Il y a, dans la vie tunisienne quotidienne, une scène si familière qu’elle finit par passer inaperçue : des hommes assis pendant des heures dans les cafés, devant une tasse qui refroidit, une cigarette, une partie de cartes ou un écran de téléphone. Le café est bien sûr un lieu social. Il a son histoire, sa chaleur, ses habitudes. On y échange des nouvelles, on y commente le football, les prix, la politique, les malheurs du pays et les petites histoires du quartier. Il serait donc injuste de le condamner comme s’il n’était qu’un lieu d’oisiveté. Mais lorsque le café devient l’occupation principale de la journée, qu’il avale les heures sans rien construire, sans rien apprendre, sans rien réparer, il devient moins un espace de rencontre qu’un refuge de l’immobilité.
La Tunisie ne souffre pas seulement d’un manque de moyens, elle souffre aussi d’un mauvais usage du temps disponible. Dans beaucoup de quartiers, des hommes capables restent prisonniers d’un rituel qui les installe dans l’attente. Ils parlent beaucoup mais agissent peu. Ils critiquent l’état des maisons ou des services publics, mais rentrent souvent chez eux sans avoir réparé la chaise cassée ou repeint le mur défraîchi. Il y a là une énergie sociale perdue, une force qui pourrait devenir gestes utiles, économie domestique et petite joie personnelle.
Le bricolage pourrait être l’une des réponses les plus simples à cette question du temps perdu. Non pas le bricolage réduit à une réparation de fortune, mais le bricolage comme culture de l’autonomie, de la patience et de la création. Bricoler, c’est apprendre à ne pas dépendre toujours des autres. C’est comprendre comment fonctionnent une serrure, un robinet, une étagère, un meuble, un pot de peinture. C’est aussi retrouver une forme de dignité : faire par soi-même et laisser une trace visible.
Du café-refuge au temps utile
Le café tunisien a longtemps remplacé des institutions absentes. Là où il n’y a ni club de quartier, ni bibliothèque vivante, ni maison de jeunes attractive, le café devient naturellement le lieu le plus accessible. Il est proche, peu coûteux, familier. Pourtant, cette facilité finit par fabriquer une forme de passivité. On s’habitue à regarder passer la journée au lieu d’y participer.
Encourager le bricolage, ce n’est pas déclarer la guerre au café. Il s’agit de rééquilibrer le rapport au temps. Une heure au café peut être une respiration, cinq heures par jour deviennent une fuite. Entre les deux, il y a un monde à reconquérir, celui de la maison, du jardin, de l’atelier, du balcon, du quartier. Pourquoi ne pas remplacer une partie de ces heures immobiles par une activité qui améliore la vie quotidienne ?
Le bricolage a cet avantage rare : il donne un résultat visible. Une table réparée, une chambre repeinte, un vieux meuble restauré, une étagère posée correctement, un balcon aménagé, tout cela produit une satisfaction immédiate. On ne s’est pas contenté de parler du pays ou de maudire la vie chère, on a fait quelque chose.
Réhabiliter la main intelligente
Nous avons trop longtemps opposé la main et l’esprit, comme si le travail manuel appartenait à ceux qui n’ont pas réussi à l’école, tandis que le diplôme serait le seul signe de réussite. Cette vision a dévalorisé les métiers techniques, éloigné les jeunes des savoir-faire pratiques et installé dans les familles une dépendance excessive à l’égard du service acheté. Or, une société équilibrée a aussi besoin de personnes capables de réparer, d’installer, de transformer, d’entretenir.
Le bricolage n’est pas seulement une affaire de marteau et de tournevis. Il forme l’attention, la précision, la patience. Il oblige à mesurer, à prévoir, à choisir le bon outil, à respecter la matière. Il développe une intelligence concrète que l’école tunisienne a souvent négligée. Nos élèves apprennent beaucoup de choses abstraites, mais quittent souvent l’école sans savoir entretenir un objet ou organiser un petit espace.
Il faudrait introduire cette culture dès l’enfance. Les écoles, les collèges, les maisons de jeunes et les municipalités pourraient organiser des ateliers pratiques : fabriquer une petite boîte en bois, réparer un vélo, repeindre un banc, recycler des palettes, installer des jardinières. Les retraités bricoleurs pourraient transmettre leur expérience. Les artisans pourraient animer des séances. Les jeunes découvriraient alors que la main n’est pas inférieure à l’esprit, mais son prolongement naturel.
Des quincailleries aux magasins de bricolage populaires
La Tunisie possède déjà un trésor discret : ses quincailleries. Dans chaque ville, parfois dans chaque quartier, elles rendent des services essentiels. On y trouve une vis, une serrure, une ampoule, une poignée, un tuyau, un pot de peinture, un cadenas, une solution improvisée. Le quincaillier conseille, explique, adapte. Mais ce réseau précieux reste souvent limité : manque d’espace, choix réduit, absence de démonstration, outils parfois inaccessibles, consommables et mal présentés.
C’est pourquoi il faut imaginer une nouvelle étape : l’ouverture de magasins de bricolage modernes, mais populaires, à la portée des familles moyennes et des quartiers ordinaires. Ces magasins ne devraient pas seulement vendre des outils. Ils devraient apprendre à s’en servir. On pourrait y trouver des rayons clairs, des fiches simples, des vidéos de démonstration, des ateliers du samedi, des packs prêts à l’emploi : «poser une étagère», «repeindre une chambre», «réparer une chaise», «aménager un balcon». Le client n’achèterait pas seulement un produit, il repartirait avec une idée, une méthode et l’envie d’essayer.
Il faudrait aussi développer la location d’outils. Beaucoup de Tunisiens n’achètent pas une perceuse, une ponceuse ou une échelle parce qu’ils n’en ont besoin que quelques fois par an. Des espaces de location permettraient de démocratiser le bricolage sans alourdir les dépenses. On pourrait même imaginer des partenariats avec les municipalités et les associations. Le bricolage deviendrait alors une petite économie locale : moins de gaspillage, plus d’entretien, plus d’activité, plus de compétence.
Cette culture pourrait aussi embellir nos espaces publics. Des journées collectives pourraient être organisées pour repeindre une école, réparer des bancs, aménager une ruelle, installer des jardinières, nettoyer une placette. Cela ne remplacerait pas l’État, mais redonnerait aux citoyens un sentiment d’appartenance.
Au fond, la question du bricolage dépasse largement les outils. Elle touche à notre manière d’habiter le temps. Le Tunisien n’a pas besoin seulement de distractions, il a besoin d’activités qui lui rendent confiance en lui-même. Il a besoin de passer du commentaire à l’action, de la plainte au geste, de l’attente à l’initiative. Le café restera là, avec ses discussions et ses rituels. Mais à côté du café, il faudrait faire naître l’atelier, même petit, même modeste.
Le jour où un homme dira avec fierté que «cette table, c’est moi qui l’ai réparée», que «ce balcon, c’est moi qui l’ai aménagé», que «cette chambre, c’est moi qui l’ai repeinte», quelque chose aura changé. Il n’aura pas seulement gagné quelques dinars, il aura récupéré une part de son temps, de sa compétence et de sa dignité. Entre la chaise du café et l’établi du bricoleur, il y a peut-être une révolution silencieuse à commencer.
Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
