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Accueil » Agriculture sans abondance : le grand défi de l’eau
Agriculture jeudi, 4 juin, 2026,10:157 Mins Read

Agriculture sans abondance : le grand défi de l’eau

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

 

Apprendre à faire de l’agriculture avec un manque d’eau n’est plus une question réservée aux experts, aux ingénieurs ou aux conférences internationales. C’est devenu le sort concret de plusieurs pays, dont la Tunisie. Dans les campagnes, cette réalité ne se discute pas seulement dans les rapports officiels, elle se voit dans les champs jaunis trop tôt, dans les puits qui descendent, dans les barrages qui inquiètent, dans les regards des agriculteurs qui ne savent plus s’ils doivent semer, attendre ou renoncer.

Pendant longtemps, on a cru que la sécheresse était une mauvaise saison parmi d’autres. Une année difficile, puis une autre meilleure. Mais ce que nous vivons aujourd’hui est plus profond. Le manque d’eau devient une condition durable. Il oblige à changer non seulement les techniques agricoles, mais aussi notre manière de penser la production, la consommation et le développement. L’eau n’est plus un simple élément naturel disponible, elle devient une frontière. Et lorsqu’une société rencontre cette frontière, elle découvre ses fragilités, ses gaspillages et ses contradictions.

 

La fin de l’agriculture comme avant

La Tunisie connaît depuis toujours l’irrégularité du climat. Les paysans savent lire le ciel, attendre la pluie, économiser l’effort quand la saison s’annonce mauvaise. Mais cette sagesse ancienne se trouve aujourd’hui confrontée à une crise nouvelle. Les pluies deviennent moins régulières, les périodes de sécheresse plus longues, les nappes plus sollicitées et les besoins plus élevés. Le pays n’a plus le luxe de pratiquer l’agriculture comme si l’eau était abondante.

C’est ici que commence la première leçon : toutes les cultures ne conviennent pas à tous les territoires. Il faut avoir le courage de poser cette question simple, presque brutale : que peut-on encore cultiver, où et à quel prix hydrique ? Certaines productions très consommatrices d’eau ne peuvent pas être encouragées indéfiniment dans des régions déjà fragiles. Continuer à produire comme avant, simplement en creusant davantage ou en pompant plus profondément revient à déplacer le problème vers demain. Or demain est déjà là.

L’agriculture de l’avenir devra être plus sobre, plus précise, plus intelligente. Elle devra utiliser l’eau au bon moment, en bonne quantité, avec le moins de pertes possible. Le goutte-à-goutte, les bassins de collecte, la réutilisation des eaux traitées, les sondes d’humidité, les prévisions météorologiques locales peuvent aider. Mais la technologie seule ne suffit pas. Elle peut même devenir injuste si seuls les grands exploitants y ont accès. Une agriculture adaptée au manque d’eau doit aussi être une agriculture accessible aux petits paysans.

 

Réapprendre la valeur du sol

Quand on parle de manque d’eau, on pense souvent aux barrages, aux canalisations, aux forages. On oublie parfois le sol. Pourtant, le sol est une réserve silencieuse. Un sol vivant, riche en matière organique, couvert, protégé du soleil et du vent, retient mieux l’humidité. Un sol nu, durci, appauvri, exposé, laisse partir l’eau comme une richesse perdue. Dans un pays sec, protéger le sol revient à protéger l’eau.

Cela suppose de réhabiliter des pratiques trop vite considérées comme anciennes ou dépassées. Les terrasses, les citernes, les jessours (petites digues en terre ou en pierre construites dans les ravins ou les vallées sèches pour retenir les eaux de pluie et les sédiments), les techniques traditionnelles de captage et de ralentissement des eaux de pluie n’étaient pas des signes de retard. Elles étaient des réponses intelligentes à un milieu difficile. La modernité ne devrait pas les effacer, mais les améliorer. Il ne s’agit pas de revenir au passé par nostalgie, mais de comprendre que les sociétés rurales ont longtemps développé des formes d’adaptation que nous avons parfois négligées au nom d’un progrès mal compris.

Il faut aussi diversifier les cultures, choisir des variétés plus résistantes à la sécheresse, réduire les pertes après récolte, mieux organiser le stockage, encourager les circuits courts et former les agriculteurs à une gestion fine de l’eau. Produire moins de gaspillage peut parfois être aussi important que produire davantage. Dans une agriculture sous contrainte hydrique, chaque erreur coûte cher : une irrigation excessive, un mauvais choix de semence, un labour mal placé, une fuite dans un réseau peuvent compromettre toute une saison.

Mais demander aux agriculteurs de changer sans les accompagner serait profondément injuste. On ne peut pas leur dire «adaptez-vous», puis les laisser seuls face au crédit difficile, aux prix instables, aux équipements coûteux et à l’incertitude climatique. La transition agricole doit être soutenue par l’État, les collectivités, les chercheurs, les banques, les coopératives et les citoyens. L’agriculteur ne doit pas être considéré comme le dernier responsable de la crise, mais comme le premier acteur de la solution.

 

L’eau, une question de justice

Le manque d’eau n’est jamais seulement un problème naturel. Il devient rapidement une question de justice. Qui a accès à l’eau ? Qui la paie le plus cher ? Qui peut forer ? Qui subit les restrictions ? Qui bénéficie des grands projets ? Qui est sacrifié lorsque les ressources diminuent ? Ces questions sont essentielles, car une crise hydrique mal gouvernée peut aggraver les inégalités entre régions, entre villes et campagnes, entre grands investisseurs et petits producteurs.

Dans un pays comme la Tunisie, l’eau touche directement à la sécurité alimentaire. Si l’agriculture recule trop, le pays dépend davantage de l’importation. Et dépendre de l’extérieur pour se nourrir, dans un monde lui-même instable, devient un risque stratégique. Les crises internationales récentes ont montré que les prix des céréales, de l’énergie et du transport peuvent bouleverser les équilibres les plus fragiles. Préserver une agriculture nationale adaptée au climat n’est donc pas un luxe rural, c’est une nécessité collective.

Il faut cependant éviter les slogans faciles. La souveraineté alimentaire ne signifie pas tout produire à n’importe quel coût. Elle signifie produire intelligemment ce qui est essentiel, protéger les ressources qui permettent de produire demain et organiser les choix agricoles selon les réalités du territoire. La vraie souveraineté n’est pas dans l’épuisement des nappes, mais dans la capacité à durer.

L’eau rare impose une nouvelle morale publique. Elle oblige à réparer les réseaux, à limiter les pertes, à contrôler les usages abusifs, à revoir certaines subventions, à encourager les pratiques économes et à sanctionner les gaspillages. Mais elle oblige aussi à faire preuve de solidarité. On ne peut pas demander la sobriété uniquement aux faibles. Dans une société juste, l’effort doit être partagé selon les responsabilités et les capacités.

Apprendre à cultiver avec moins d’eau, c’est finalement apprendre à vivre autrement. C’est accepter que le développement ne soit plus mesuré seulement par l’extension des surfaces, l’augmentation des rendements ou la multiplication des équipements. Le vrai progrès sera peut-être de produire sans détruire, d’irriguer sans épuiser, de nourrir sans gaspiller. Le paysan moderne ne sera pas seulement celui qui possède la machine la plus puissante, mais celui qui sait préserver la terre pour la saison suivante.

La Tunisie ne peut pas commander la pluie. Aucun pays ne le peut. Mais elle peut commander ses choix. Elle peut choisir la prévoyance plutôt que l’improvisation, la sobriété plutôt que le gaspillage, la justice plutôt que l’abandon des plus vulnérables. Lorsque l’eau se retire, elle révèle ce que nous sommes. Elle montre si nous savons penser loin, partager mieux et comprendre qu’une goutte perdue aujourd’hui peut devenir une récolte absente demain. 

 

eau

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