Malgré les précipitations appréciables enregistrées durant l’automne et l’hiver écoulés qui ont porté le taux moyen de remplissage des barrages à près de 60% avec un stock hydrique national d’environ 1,3 milliard de mètres cubes, soit un niveau nettement supérieur aux réserves critiques que l’on connaissait à la même période de 2024 et 2025, la situation hydrique globale reste fragile sur le moyen et le long terme. À l’instar des autres pays du Maghreb, la Tunisie est en effet une terre de transition entre les climats méditerranéen et désertique, et ne bénéficie du climat subhumide que sur une étroite bande littorale, alors que plus de 80% de son territoire est exposé aux climats semi-aride et aride.
Selon les projections climatiques, la raréfaction des ressources hydriques devrait s’intensifier dans les décennies à venir. D’autant plus que les vagues de sécheresse deviendront de plus en plus intenses et les précipitations plus erratiques, dans un contexte global d’accélération du réchauffement climatique. D’après les prévisions des climatologues, la rive sud de la Méditerranée sera exposée à un déplacement des étages bioclimatiques vers le nord, ce qui se traduira par une montée des températures et une diminution des précipitations. Cette région devrait connaître, de ce fait, une augmentation des températures de 3 degrés d’ici à 2050 et de 5 degrés d’ici à 2100, avec des baisses de précipitations allant de 20% à 50% pour ces mêmes horizons.
Le World Resources Institute (WRI, Institut des ressources mondiales) a également révélé dans une récente étude que la Tunisie figure parmi les 33 pays du monde qui connaîtront un stress hydrique intense à l’horizon 2040. Ce think tank américain spécialisé dans les questions environnementales a identifié les pays qui seront soumis à un stress hydrique très intense, en s’appuyant sur les données du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
«Avec moins de 400 m3 par habitant et par an, la Tunisie est déjà sous le seuil de la pauvreté hydrique (<1000 m3/habitant/an). Cette situation a été aggravée ces dernières années par les effets du dérèglement climatique, la hausse de la demande et la vétusté des infrastructures», souligne Raoudha Gafrej, experte en gestion des ressources hydriques et en adaptation au changement climatique.
Professeur à l’Institut supérieur des sciences biologiques appliquées de Tunis, Gafrej estime que les mesures d’économie d’eau, l’entretien des infrastructures et la mobilisation des ressources hydriques conventionnelles ne sont plus suffisantes, tout en appelant le gouvernement à déclarer «l’état d’urgence hydrique» et à revoir rapidement la carte agricole nationale pour l’adapter aux nouvelles contraintes climatiques.
Limiter les cultures gourmandes en eau
L’agriculture, qui représente environ 80% de l’utilisation totale de l’eau en Tunisie, repose principalement sur des pratiques d’irrigation souvent inefficaces et intensives en eau. La perte d’eau due à l’évaporation, à des infrastructures d’irrigation obsolètes et à des techniques agricoles inappropriées contribue à une gestion non durable des ressources hydriques. À titre indicatif, on cite une augmentation des superficies dédiées à la culture des tomates de 73% entre 2000 et 2015.
Une étude publiée début mai dernier par la Banque africaine de développement a également souligné cet impératif. «La carte agricole nationale, aujourd’hui largement obsolète, doit être entièrement refondée. Cette refonte doit s’appuyer sur des données actualisées –climat, disponibilité hydrique, typologie des sols, vulnérabilités locales– et prendre la forme d’une plateforme évolutive, alimentée par des données satellitaires, des indicateurs de productivité agricole et des projections climatiques», a précisé cette étude intitulée «Planification, préparation et stratégies de résilience face aux sécheresses». Et d’ajouter : «Au-delà d’un simple outil cartographique, cette carte devra servir de base pour reconfigurer les systèmes de culture en fonction de critères de durabilité écologique et de disponibilité effective des ressources en eau. Elle devra offrir une photographie fidèle de la réalité actuelle, tout en intégrant une vision prospective alignée avec une stratégie agricole nationale claire, tenant compte des tendances climatiques à moyen et long terme, ainsi que des dynamiques socio-économiques locales». Il s’agit, en d’autres termes de limiter les superficies des cultures qui nécessitent d’énormes quantités d’eau telles que les tomates, les fraises, les agrumes, les pastèques et les dattes à la satisfaction des besoins nationaux et d’interdire progressivement l’exportation de ces denrées.
«Jusqu’à 80% des eaux disponibles en Tunisie sont utilisées pour irriguer 8% seulement des superficies agricoles. D’où la nécessité de revoir la carte de production agricole et d’interdire les cultures très gourmandes en eau. Nous ne pouvons plus exporter notre eau sous forme de produits agricoles. Cette eau doit être dirigée vers notre souveraineté alimentaire», explique Houcine Rehili, expert en développement et en ressources hydriques, recommandant l’octroi de la priorité aux grandes cultures et aux cultures fourragères pour préserver les systèmes de subsistance du pays, tels que le lait, les viandes blanches, les viandes rouges et les céréales.
Les experts suggèrent d’autre part des investissements massifs dans le dessalement de l’eau de mer et le traitement des eaux usées, ainsi qu’une révision des tarifs de l’eau afin que l’État ne subventionne plus l’eau utilisée dans les hôtels et les usines.
Dans les périmètres irrigués les plus exposés, l’adoption de systèmes d’irrigation intelligents constitue par ailleurs une mesure clé. L’objectif n’est pas uniquement technologique, il s’agit de bâtir un cadre opérationnel combinant capteurs de terrain, données météorologiques et automatisation, tout en assurant un transfert de compétences vers les agriculteurs.
Walid KHEFIFI
