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Accueil » Croire sans haïr : et si l’école apprenait enfin les religions, toutes ?
Éducation mardi, 23 juin, 2026,08:266 Mins Read

Croire sans haïr : et si l’école apprenait enfin les religions, toutes ?

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

En Tunisie, la religion n’est pas un sujet extérieur à la société, ni une affaire réservée aux spécialistes, aux imams ou aux familles. Elle traverse nos mots, nos habitudes, nos fêtes, notre manière de nommer le bien et le mal, notre rapport à la mort, à la solidarité, à la justice. Elle est aussi présente à l’école, à travers l’éducation islamique, du primaire jusqu’au baccalauréat. On peut regarder cette présence comme un héritage figé. On peut aussi y voir une chance : former des jeunes capables de croire sans mépriser, d’aimer leur religion sans haïr celle des autres, de porter une identité sans la transformer en mur.

La question mérite d’être posée simplement : dans un monde où les religions sont partout évoquées, utilisées, déformées, instrumentalisées, peut-on encore laisser les enfants les découvrir par hasard ? Les réseaux sociaux, les vidéos courtes et les polémiques importées sont devenus, pour beaucoup d’adolescents, les premiers manuels de connaissance religieuse. Or ce sont de mauvais maîtres : ils simplifient, opposent, caricaturent et présentent souvent la foi comme un drapeau de combat. L’école, si elle renonce à expliquer, laisse donc le terrain libre à l’ignorance. Et l’ignorance, lorsqu’elle se mélange à la peur, devient vite une fabrique de soupçons.

Apprendre l’autre pour mieux se connaître

Introduire un enseignement des religions comparées dans l’éducation islamique ne signifie pas affaiblir l’islam, ni semer le doute dans l’esprit des élèves, ni placer toutes les croyances dans un marché froid des opinions. Beaucoup de parents se demanderaient : pourquoi parler du christianisme, du judaïsme, du bouddhisme, de l’hindouisme ou même de la non-croyance dans un cours destiné à nos enfants musulmans ? La réponse est là : parce que ces enfants vivront dans un monde où ces croyances existent, inspirent des millions d’êtres humains, façonnent des cultures, des comportements, des conflits, mais aussi des ponts.

Connaître l’autre ne signifie pas devenir l’autre. Un élève peut apprendre ce qu’est une église, une synagogue, un temple, une fête religieuse, un texte sacré, sans perdre sa propre foi. Il peut comprendre qu’un chrétien ne se réduit pas à une image occidentale, qu’un juif ne se réduit pas au conflit israélo-palestinien, qu’un bouddhiste n’est pas seulement une figure exotique, qu’un non-croyant n’est pas nécessairement un ennemi de la morale. Ce savoir simple manque cruellement. Sans lui, les stéréotypes prennent la place de la connaissance, et la religion devient un réflexe identitaire, parfois agressif.

L’éducation islamique donne déjà des repères importants : compassion, responsabilité, justice, sincérité, refus de l’injustice. Pourquoi ne pas prolonger cette logique en montrant que d’autres traditions ont, elles aussi, cherché des réponses aux grandes questions humaines ? Le sens de la vie, la souffrance, la mort, le pardon, la paix, la relation au divin : aucune société ne les a ignorés. L’élève qui découvre cela gagne en maturité : il comprend que sa foi peut dialoguer avec le monde au lieu de s’enfermer.

Une méthode, pas une confusion

Bien sûr, tout dépend de la manière. Un enseignement des religions comparées ne peut pas être improvisé. Il ne doit pas devenir un prêche multiple, ni un débat confus. La classe n’est pas une arène, elle est un lieu de formation. Il faut donc une méthode claire, prudente et respectueuse : présenter les religions comme des faits spirituels, historiques, sociaux et culturels ; expliquer leurs textes fondateurs, leurs rites, leurs grandes figures, leurs fêtes, leurs valeurs, mais aussi leurs diversités internes. Car aucune religion n’est un bloc immobile. Toutes ont connu des interprétations, des écoles, des réformes, des tensions, des moments de grandeur et de violence.

Cette précision est essentielle. Quand un jeune apprend qu’une religion est traversée par plusieurs lectures, il cesse de croire que le plus bruyant parle toujours au nom du vrai. Il découvre que la violence commise «au nom de Dieu» est souvent le résultat d’une histoire, d’un pouvoir, d’une manipulation, d’une frustration politique ou sociale, plutôt qu’une fatalité inscrite dans la foi elle-même. Voilà une leçon précieuse, surtout à une époque où tant de discours extrémistes prétendent confisquer le sacré pour imposer la haine.

On pourrait imaginer une progression adaptée à l’âge. Au primaire, il suffirait d’apprendre qu’il existe plusieurs religions, que les êtres humains ne prient pas tous de la même manière, que la différence ne rend personne inférieur. Au collège, on présenterait les lieux de culte, les grandes fêtes, les figures majeures, les valeurs communes et les différences fondamentales. Au lycée, on aborderait des questions plus fines : la justice, la liberté, la raison, la violence, la paix, le rapport entre religion et politique. Un tel parcours, encadré par des enseignants formés, ne serait pas une menace, il serait une protection intellectuelle.

Faire de l’identité une responsabilité

Dans le contexte tunisien, cette réforme aurait une portée particulière. Notre pays n’est pas une île fermée, il appartient à la Méditerranée, au monde arabe, à l’Afrique, à un espace de migrations et de mémoires mêlées. Il porte des histoires multiples, y compris religieuses. Ignorer cette pluralité réduirait la Tunisie elle-même. L’école doit donc préparer les jeunes non seulement à réussir des examens, mais à vivre parmi d’autres humains sans céder à la panique identitaire.

Il ne s’agit pas de fabriquer des élèves sans convictions. Au contraire. Une conviction qui ne supporte aucune question est une conviction fragile. Une foi qui ne peut regarder l’autre qu’avec peur devient vite une prison. La véritable éducation devrait apprendre à distinguer la fidélité du fanatisme, la fierté de l’arrogance, la piété du mépris. Elle devrait enseigner qu’on peut être profondément attaché à l’islam tout en refusant l’insulte envers les autres croyants, qu’on peut défendre sa tradition sans humilier celle du voisin.

Le bénéfice serait immense pour la cohésion sociale. Un jeune qui sait parler des religions sans violence verbale est moins disponible aux discours de haine. Un citoyen qui comprend les croyances des autres devient moins manipulable par les marchands de peur. Une société qui enseigne la connaissance au lieu de laisser prospérer les fantasmes se donne une chance de respirer. Car la haine ne naît pas toujours de la méchanceté pure, elle naît souvent d’une ignorance entretenue, d’une peur mal nommée, d’un récit simpliste répété jusqu’à devenir évidence.

L’éducation islamique ne perdrait rien à s’ouvrir à cette dimension comparative. Elle y gagnerait même une force nouvelle, celle d’être non seulement un cours de transmission religieuse, mais aussi une école de civilité et de discernement. Dans un temps où tant de murs se construisent au nom des identités, la Tunisie pourrait choisir une voie plus digne : enseigner à ses enfants que croire ne donne pas le droit de haïr, que connaître l’autre ne signifie pas se perdre, et que la foi, lorsqu’elle est vraiment habitée par l’éthique, devrait agrandir le cœur au lieu de le fermer.

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