Onze députés ont demandé eux-mêmes récemment la levée de leur immunité. Ce qui semble a priori assez original, car c’est une procédure qui est prise à l’encontre des députés qui font l’objet de poursuites disciplinaires ou judiciaires. Elle vient en principe à l’initiative de la commission disciplinaire au sein de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Cette fois-ci, c’est à l’initiative des concernés eux-mêmes que la demande de levée est faite.
C’est ce qu’a déclaré récemment, Mohamed Ben Ahmed, président de la Commission du règlement intérieur, des lois électorales, des lois parlementaires et de la fonction électorale, lors de son intervention sur les ondes d’une radio de la place. Onze députés ont présenté eux-mêmes une demande de levée de leur immunité parlementaire afin de pouvoir comparaître devant la justice et poursuivre les procédures engagées contre eux et près de 90% des dossiers concernent des infractions électorales. Il a expliqué que les députés ont estimé qu’il était préférable d’être les premiers à solliciter la levée de leur immunité plutôt que de laisser perdurer des procédures susceptibles d’alimenter les polémiques. Par ailleurs, il a précisé qu’il ne s’agit pas d’une action à caractère politique même si on est à quelques mois des prochaines élections législatives. Ben Ahmed a précisé qu’il ne s’agit ni d’une opération de communication ni d’une stratégie électorale, mais de décisions individuelles prises par chacun des députés concernés. Cela dit, les élus concernés conservent ainsi leur mandat parlementaire, leur siège ainsi que leurs responsabilités au sein des commissions jusqu’à ce qu’une décision judiciaire définitive intervienne.
Garantie institutionnelle et indépendance du pouvoir législatif
Il faut dire que la question de la levée de l’immunité parlementaire continue d’alimenter un débat sensible au sein de la scène politique et juridique. À la croisée des principes de protection institutionnelle et d’exigence de redevabilité, ce mécanisme soulève des interrogations récurrentes quant à son usage, sa portée et ses implications sur la crédibilité du pouvoir législatif. Pour certains observateurs, les demandes répétées de levée de l’immunité tendent à prendre une dimension de plus en plus populiste, au risque de détourner ce mécanisme de sa finalité première. En effet, l’immunité parlementaire n’a jamais été conçue comme un privilège personnel destiné à soustraire les élus à l’action de la justice. Elle constitue avant tout une garantie institutionnelle visant à protéger l’indépendance du pouvoir législatif contre d’éventuelles pressions, instrumentalisation ou poursuites abusives susceptibles d’entraver l’exercice libre du mandat parlementaire.
Cependant, la médiatisation croissante des affaires impliquant des élus contribue souvent à installer dans l’opinion publique l’idée que le Parlement chercherait systématiquement à protéger ses membres contre les poursuites judiciaires. Une telle perception alimente une campagne de dénigrement contre l’institution parlementaire et fragilise davantage son image auprès des citoyens.
Dans ce contexte, plusieurs responsables insistent sur la nécessité de préserver la crédibilité de l’Assemblée des représentants du peuple, considérée comme l’un des piliers fondamentaux des institutions établies par la Constitution de 2022. Pour eux, le débat autour de l’immunité doit être abordé avec rigueur, loin des surenchères politiques ou des jugements hâtifs.
Protection institutionnelle et exigence de justice
La levée de l’immunité ne devrait ainsi intervenir qu’au regard de critères objectifs et dans des affaires présentant une gravité manifeste. Cela concerne notamment les dossiers liés à des soupçons sérieux de complot contre la sûreté de l’État, d’enrichissement illicite, de blanchiment d’argent, de corruption ou encore des infractions pénales graves comportant une dimension morale particulièrement sensible. Dans de tels cas, l’exigence de transparence et de responsabilité impose que la justice puisse exercer pleinement son rôle dans le respect des garanties procédurales. Nul ne saurait, en principe, être au-dessus de la loi, quel que soit son statut institutionnel. En revanche, l’immunité conserve toute sa pertinence lorsqu’il s’agit de prévenir les poursuites à caractère politique, les pressions extérieures ou les tentatives d’intimidation visant à influencer le travail parlementaire. C’est précisément cet équilibre entre protection institutionnelle et exigence de justice qui demeure au cœur du débat.
En tout état de cause, il apparaît que la demande volontaire de levée d’immunité par le parlementaire concerné constitue souvent l’attitude la plus cohérente et la plus responsable. Plutôt que de se retrancher derrière cette protection institutionnelle au risque de nourrir les soupçons, un élu peut choisir de lever toute ambiguïté en acceptant de comparaître devant la justice.
Une telle démarche présente plusieurs avantages. Elle permet non seulement de dissiper les doutes, mais aussi de démontrer une volonté claire de respecter l’État de droit et le principe d’égalité devant la justice. Elle contribue également à renforcer la confiance du public dans les institutions.
Indépendance du législatif et crédibilité institutionnelle
Finalement, la levée de l’immunité ne doit ni devenir un instrument de stigmatisation politique ni être perçue comme un obstacle à la manifestation de la vérité. Lorsqu’elle est encadrée par des critères clairs, appliquée avec discernement et respectueuse des principes de l’État de droit, elle peut au contraire constituer un mécanisme garantissant à la fois la protection de l’institution parlementaire et le bon fonctionnement de la justice.
Le véritable enjeu réside donc dans la recherche d’un équilibre sain entre indépendance du législatif, crédibilité institutionnelle et exigence de justice impartiale. Car dans un État de droit, la solidité des institutions repose autant sur leur protection que sur leur capacité à inspirer confiance par la transparence et la responsabilité.
En définitive, la question de la levée de l’immunité parlementaire met en lumière un équilibre délicat entre deux exigences fondamentales : la protection de l’institution législative contre toute instrumentalisation politique et le respect du principe d’égalité de tous devant la justice. L’immunité ne doit être ni un refuge permettant d’échapper aux poursuites judiciaires ni un levier de pression utilisé pour fragiliser les élus ou discréditer le Parlement.
Son véritable sens réside dans la préservation de l’indépendance du pouvoir législatif, tout en garantissant que nul ne puisse se soustraire à l’autorité de la loi lorsque des faits graves sont établis. Dans cette perspective, la levée volontaire de l’immunité par l’élu concerné demeure souvent l’attitude la plus digne et la plus conforme à l’esprit de l’État de droit. Elle traduit une volonté de transparence, renforce la crédibilité des institutions et permet à la justice de trancher en toute impartialité. Au-delà des polémiques, l’enjeu reste donc de préserver un équilibre institutionnel fondé sur la responsabilité, la confiance et le respect des principes démocratiques.
Ahmed NEMLAGHI
