Il nous arrive parfois, sous nos cieux et au fil des jours, de nous retrouver contraint de traduire une expression dans notre même langue parlée. Face à des interlocuteurs qui n’ont rien pigé de ce qu’on leur avait raconté ! En effet, un petit mot, qui n’existe pas dans leur lexique linguistique, leur avait interrompu la conversation. Il s’agit du mot «Yassek», du turc «Yassak», qui veut dire «Interdit». Si bien qu’à partir de ce mot, nous avons créé un verbe, celui d’«Iyassak» (Il nous interdit.) Nous pourrons citer également l’exemple de «Tozzina» qui, au départ, était «Dozzena», en langue italienne, c’est-à-dire le chiffre douze. Les temps ont certes changé mais pas au point de ne plus se comprendre aujourd’hui mutuellement entre les habitants d’un même pays ! Une langue, qu’elle soit littéraire ou parlée, évolue en se renouvelant. Mais ce qui arrive malheureusement à notre dialecte tunisien, c’est qu’il s’effrite de jour en jour, après avoir été d’une richesse sans pareille du temps de nos aïeux. Il contenait, en effet, des mots dont l’origine provenait de pas moins de six pays méditerranéens, sans compter les pays arabes, l’Italie, particulièrement du côté de ses régions du Sud, la France, l’Espagne, la Turquie, Malte, la Grèce. Et nous en oublions, car il est des mots contenus dans notre dialecte et dont l’origine est russe et également turque, comme «Gaouri» qui veut dire mécréant ou infidèle. C’est dire l’influence accrue de la présence des communautés de ces pays en Tunisie sur la langue parlée tunisienne depuis la fin du dix-huitième siècle, le dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième siècle. Cela lui a été d’un grand enrichissement. Une manne de mots qui constitue un trésor, mais que les nouvelles générations rejettent étrangement en choisissant d’emprunter plutôt des mots puisés dans la langue anglaise qu’ils considèrent aujourd’hui comme la meilleure langue pour évoluer et réussir leur vie, en plus de la langue arabe littéraire. Mais le pire, c’est quand ils ne reconnaissent aucune autre langue ! Et c’est là, une autre paire de manches. L’arabe littéraire a remplacé notre langue parlée qui est, de ce fait, devenue élaborée. Cela ne colle pas parfaitement à l’ouïe, du fait qu’une expression en arabe littéraire glissée dans le dialecte tunisien pourrait donner un sens tout à fait différent et contraire à son sens premier. Nous pensons à : «moumarridh» (infirmier qui soigne un patient). Ce mot a été changé de «fermli», émanation d’infirmier en langue française, à «moumarridh». Dans le dialecte tunisien, cela équivaut à : «rendre malade !»
Des pièges à éviter
Plusieurs mots écartés de la langue parlée tunisienne font tomber leurs utilisateurs dans le piège de l’amalgame du sens à travers leur même prononciation. D’un autre côté, notre dialecte tunisien reste très riche d’une région à l’autre de notre pays. Mais il faudrait prendre garde à ne pas utiliser certains mots qui ne donnent pas le même sens, d’une région à l’autre. Le réalisateur d’origine italienne Bernardo Bertolucci avait dit un jour que «le dialecte d’une langue change tous les vingt-cinq kilomètres». C’est dire la grande richesse linguistique dont nous parlons. Dans un coin du Sud tunisien et quand une femme dit à une autre femme «win jiti ?», cela n’a pas du tout le sens de «où est-ce que tu es arrivée ?», mais «comment vas-tu ?» Et c’est là que la traduction dans la même langue s’impose, comme nous le disions au début de notre article.
Lotfi BEN KHELIFA
