Bien avant les cartes satellites, avant les guides touristiques et les commissions du film, Homère avait déjà dessiné une géographie de l’imaginaire. Dans L’Odyssée, l’île des Lotophages apparaît comme un territoire où le temps suspend son cours, où la mémoire vacille, où le voyageur risque d’oublier jusqu’à son désir de retour. Depuis des siècles, érudits et historiens situent cet épisode sur l’île de Djerba. Vraie ou supposée, cette filiation a traversé les âges sans jamais cesser d’alimenter les récits.
Voilà qu’aujourd’hui, ce mythe antique revient par un chemin inattendu. Au 37e Festival international de cinéma de Marseille, le projet Hôtel Homère, porté par les cinéastes iraniens Parastoo Anoushahpour et Faraz Anoushahpour avec le Canadien Ryan Ferko, révèle que son tournage s’est déroulé entièrement à Djerba, dans un hôtel abandonné de la région d’Aghir. Une œuvre qui convoque Homère, mais qui parle surtout de mémoire, de territoires oubliés et des vies qui continuent d’habiter les lieux désertés.
L’information rappelle que notre patrimoine n’est pas seulement un héritage à préserver. Il constitue aussi une matière première de création. On évoque souvent le patrimoine sous l’angle de la restauration, de la protection ou de la conservation. Ces missions sont essentielles. Mais un patrimoine qui ne produit plus de récits finit par devenir un simple objet de contemplation. Le cinéma lui offre une autre destinée : celle d’entrer dans l’imaginaire mondial.
Car chaque réalisateur qui choisit un paysage ne sélectionne pas uniquement un décor. Il choisit une lumière, une géographie, une mémoire, une texture du réel. Il transforme un territoire en personnage. Les plus grands pays producteurs d’images l’ont compris depuis longtemps. Le cinéma est devenu un formidable outil de diplomatie culturelle. Il fait voyager les paysages bien avant les touristes. Il construit des représentations qui survivent parfois davantage que les campagnes de communication les plus coûteuses.
La Tunisie possède, de ce point de vue, une singularité rare. Sur quelques centaines de kilomètres seulement se succèdent les plages méditerranéennes, les îles, les montagnes, les forêts, les plaines agricoles, les villages berbères, les médinas, les déserts, les oasis, les sites puniques, romains, byzantins, islamiques et contemporains. Peu de pays offrent une telle diversité de décors naturels et historiques dans un espace aussi réduit.
Pourtant, cette richesse demeure insuffisamment exploitée. L’histoire récente du cinéma tunisien montre que le pays attire encore des productions étrangères. Mais ces tournages restent souvent le fruit d’initiatives individuelles plutôt que l’expression d’une politique culturelle assumée. Chaque projet est accueilli comme une réussite ponctuelle au lieu d’être considéré comme un jalon d’une stratégie de long terme.
Les plateformes de diffusion multiplient les productions internationales. Les festivals recherchent des écritures nouvelles. Les réalisateurs explorent des paysages encore peu filmés. Dans cette compétition mondiale des imaginaires, les pays ne rivalisent plus seulement par leurs studios ou leurs moyens techniques. Ils rivalisent aussi par leurs territoires. La Tunisie possède, à cet égard, un avantage considérable. Encore faut-il le faire connaître. Attirer davantage de tournages suppose une politique cohérente : simplifier les procédures administratives, renforcer les structures d’accompagnement, mieux cartographier les sites de tournage, développer des réseaux régionaux capables d’accueillir les équipes étrangères, promouvoir le pays dans les grands marchés internationaux du cinéma et considérer la production audiovisuelle comme un véritable levier de développement culturel et économique.
Le cinéma n’est donc pas seulement une industrie culturelle. Il est aussi une industrie du regard. Et là aussi, l’Odyssée n’a jamais vraiment quitté l’île. Elle a simplement changé de langage.
Mona BEN GAMRA
