Les coupures d’électricité qui touchent nombre de régions de la Tunisie depuis plusieurs jours alimentent les discussions au quotidien et attisent les inquiétudes des citoyens. La STEG, de plus en plus critiquée, maintient le recours aux délestages pour préserver la stabilité du réseau, à défaut d’autres alternatives moins douloureuses en ce temps de canicule. C’est que le véritable problème est peut-être ailleurs avec une demande de plus en plus galopante pendant les mois de juillet et d’août…
Depuis le début de la vague de chaleur, les températures dépassent régulièrement les 45°C dans plusieurs régions. Ce que l’on sait, c’est que la production de la STEG est limitée à 4.300 MW et ne peut plus satisfaire une demande qui avoisine les 5.000 MW aux heures de pointe, soit plus de 30% de plus que le niveau habituel.
Pour y remédier sans provoquer de blackout, la STEG, en manque de solutions techniques plus pratiques, a choisi d’opter pour les délestages. Or, le plus grand problème est lié aux durées des coupures de l’électricité et du manque d’information fiable de la part des responsables de la STEG puisque les données fournies dans les communiqués quotidiens ne reflètent pas ce qui se passe en réalité et les coupures de deux ou trois heures peuvent facilement durer plus de six heures sans aucune explication donnée par la STEG.
Sur le plan technique, cette stratégie est couramment utilisée par les gestionnaires de réseaux électriques qui, à travers la réduction temporaire de la consommation dans certaines zones, cherchent à préserver l’équilibre entre la production et la demande et à éviter une panne généralisée beaucoup plus difficile à résorber.
Et lorsque la STEG a débuté ses opérations de délestage, les citoyens ont été compréhensifs tant que ça aide à éviter un éventuel blackout. Les choses ont pris une tournure alarmante lorsque dans plusieurs régions, des habitants ont rapporté des coupures ayant duré plusieurs heures, parfois entre quatre et six heures, voire davantage dans certains quartiers.
Dans d’autres cas, plusieurs interruptions successives se sont produites au cours de la même journée (deux à trois), portant la durée cumulée sans électricité à plusieurs heures (plus de 10 heures parfois).
Et si les responsables de la STEG ont annoncé, au début des premières opérations de délestage, que les coupures n’allaient pas excéder une heure, que s’est-il passé, dès lors, pour voir ces dernières s’installer aussi sensiblement dans la durée ?
Selon les responsables techniques, une distinction importante doit cependant être faite, mais elle ne l’a pas été. La durée d’une heure évoquée peut concerner le délestage programmé lui-même. En pratique, une panne locale, un incident sur le réseau ou des difficultés lors de la remise sous tension peuvent prolonger l’absence d’électricité bien au-delà de cette durée.
A défaut de données détaillées, par la faute des premiers responsables de la STEG, il est aujourd’hui impossible de déterminer, pour chaque localité, quelle part des longues coupures relève du délestage programmé et quelle part résulte d’autres incidents techniques.
Les climatiseurs au banc des accusés
Aujourd’hui, nous connaissons la véritable cause de la hausse de la consommation en pleine canicule. Ce sont les climatiseurs qui causent ce manque, alors qu’ils sont devenus nécessaires pour assurer le travail dans les meilleures conditions. Selon les données de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (ANME), la Tunisie compte aujourd’hui près de 2,7 millions de climatiseurs, soit près d’un million de plus qu’il y a cinq ans. Plus d’un ménage sur deux possède désormais au moins un appareil.
Toujours selon l’ANME, ces équipements représentent environ 18% de la consommation électrique des ménages mais près de 50% de la demande enregistrée lors des pics estivaux. Cette évolution explique en grande partie les records de consommation observés chaque été.
Le système électrique tunisien reste également très dépendant du gaz naturel. Selon le dernier bilan énergétique officiel, environ 94% de l’électricité produite dans le pays provient encore du gaz, tandis que les énergies renouvelables représentent près de 6% du mix électrique. Cette dépendance réduit les marges de manœuvre lors des pics de consommation, d’autant plus que les possibilités d’importation d’électricité restent limitées lorsque les pays voisins connaissent eux aussi une forte demande liée à la chaleur.
Une mise au point pour atténuer les critiques
Face aux critiques de plus en plus virulentes envers la STEG, la Fédération générale de l’électricité et du gaz a publié, mercredi soir, un communiqué sur les difficultés ayant affecté l’approvisionnement en énergie électrique au cours des derniers jours. Elle y salue les efforts déployés par les agents de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), toutes catégories confondues, afin d’assurer l’approvisionnement en électricité et de protéger le réseau électrique national contre un effondrement généralisé, selon ses termes.
Dans ce communiqué présenté comme une mise au point, la Fédération a estimé que «la crise que traverse actuellement la Tunisie en matière d’approvisionnement en électricité est la conséquence naturelle des politiques gouvernementales menées depuis plus d’une décennie». Elle a ajouté que les structures syndicales du secteur de l’électricité et du gaz avaient mis en garde contre ces politiques, estimant qu’elles risquaient de priver les Tunisiens d’un service public essentiel. Selon la Fédération, «les gouvernements successifs ont répondu par l’indifférence, de fausses affirmations et la dissimulation des faits, dans le but de faire passer des projets sans rapport avec les besoins du pays, mais destinés à répondre aux exigences d’agences étrangères et d’institutions financières internationales». Ces avertissements ont coïncidé avec plusieurs correspondances adressées par la direction générale actuelle de la STEG, ainsi que par les directions précédentes, aux autorités de tutelle pour les alerter sur le déficit énergétique attendu. La Fédération a notamment évoqué le blocage, depuis plusieurs années, de projets solaires et de centrales conventionnelles de la société, en raison de l’absence des autorisations nécessaires de la part des ministères concernés.
La Fédération a également affirmé que «l’accuser, ainsi que l’entreprise publique, d’entraver la transition énergétique relève de la pure calomnie, et constitue une injustice à leur égard ainsi qu’une grave tentative de désinformation».
Elle a précisé que les projets de concession n’avaient pas été réalisés pour d’autres raisons, conformément aux procès-verbaux officiels. Parmi les principales causes figurait, selon elle, la volonté des investisseurs étrangers d’obtenir des facilités de la part de l’État tunisien pour pouvoir honorer leurs engagements. Cette situation aurait retardé la mise en œuvre de projets d’une capacité de 300 mégawatts, malgré la préparation par la STEG des infrastructures nécessaires à leur intégration. La Fédération a ajouté que «l’ensemble de ces éléments, conjugué à d’autres facteurs, a contribué à créer la situation qui a contraint la STEG à recourir à des délestages tournants afin de protéger le réseau électrique national et d’éviter une coupure totale de l’électricité dans le pays». Elle a qualifié cette mesure de «procédure technique imposée par des circonstances objectives».
Pris au piège de la canicule et des coupures de courant, le citoyen n’arrive pas encore à «digérer» ce qui se passe et réclame son droit à l’électricité, à l’information et au respect. Et ce n’est pas trop demander, à notre avis…
Kamel ZAIEM
