Chaque été, les habitudes de consommation changent. Les repas en famille se multiplient, les sorties au restaurant deviennent plus fréquentes, les hôtels affichent complet et les buffets débordent de plats variés. Si cette période est synonyme de détente et de convivialité, elle s’accompagne aussi d’un phénomène préoccupant : l’augmentation du gaspillage alimentaire. Des aliments encore parfaitement consommables finissent chaque jour à la poubelle, aussi bien dans les ménages que dans les établissements touristiques, avec des conséquences économiques, sociales et environnementales loin d’être négligeables. En Tunisie, où les ressources en eau et en terres agricoles sont déjà soumises à de fortes pressions, jeter de la nourriture revient également à gaspiller toute l’énergie, l’eau et les moyens mobilisés pour la produire. À l’heure où le coût de la vie continue de peser sur le budget des ménages, cette réalité interroge sur nos modes de consommation, particulièrement durant la saison estivale.
Une consommation qui explose pendant les vacances
L’été modifie profondément le rythme de vie des Tunisiens. Les vacances, les réceptions familiales, les mariages et les séjours dans les zones touristiques favorisent des achats plus importants qu’à l’accoutumée. Par crainte d’en manquer ou par envie de faire plaisir, de nombreuses familles achètent davantage de produits qu’elles ne consomment réellement. Les températures élevées aggravent également le problème. Fruits, légumes, produits laitiers ou plats cuisinés se détériorent beaucoup plus rapidement lorsqu’ils sont mal conservés. Une partie des aliments finit alors à la poubelle avant même d’avoir été consommée. Le phénomène est tout aussi visible dans les hôtels et les restaurants, où les buffets à volonté incitent souvent les clients à remplir leurs assiettes au-delà de leurs besoins. De nombreux plats reviennent ainsi presque intacts en cuisine avant d’être jetés, malgré leur qualité. Chaque saison estivale, cette abondance contraste avec la nécessité de préserver les ressources alimentaires et de limiter les pertes.
Un coût important pour les ménages et pour le pays
Le gaspillage alimentaire ne représente pas seulement une perte de nourriture. Il constitue également une perte financière importante pour les familles. Selon les données de l’Institut national de la consommation (INC), près de 5% des dépenses mensuelles des ménages tunisiens sont consacrées à des aliments qui finissent par être jetés. La valeur du gaspillage alimentaire est estimée à 570 millions de dinars par an. Les statistiques montrent également qu’un ménage tunisien gaspille en moyenne 42 kilogrammes de pain chaque année, tandis que 16% du pain acheté, 10% des céréales et des pâtes, ainsi que 6,5% des légumes ne sont finalement pas consommés.
Plus largement, la Tunisie figure parmi les pays du Maghreb les plus touchés par ce phénomène, avec une moyenne estimée à 172 kilogrammes de nourriture gaspillée par habitant et par an, soit près de deux millions de tonnes à l’échelle nationale. Au-delà de son coût économique, ce gaspillage exerce une pression supplémentaire sur les ressources naturelles. Produire des aliments nécessite de l’eau, de l’énergie, des terres agricoles, du carburant pour le transport et de la main-d’œuvre. Lorsque ces aliments sont jetés, toutes ces ressources sont perdues elles aussi. À l’échelle mondiale, les pertes et le gaspillage alimentaires contribuent également aux émissions de gaz à effet de serre et à la dégradation des écosystèmes.
Adopter de nouveaux réflexes
Face à cette situation, les autorités multiplient les initiatives afin de réduire le gaspillage alimentaire. Une stratégie nationale de lutte contre ce phénomène est actuellement en cours d’élaboration sous l’impulsion du ministère du Commerce, de l’Institut national de la consommation et de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). L’objectif est de mieux sensibiliser les consommateurs, d’améliorer les pratiques tout au long de la chaîne alimentaire et de mettre en place un cadre favorisant une consommation plus responsable.
Mais la réussite de cette démarche dépend également des gestes du quotidien. Établir une liste de courses avant de faire ses achats, adapter les quantités au nombre de convives, conserver correctement les aliments, cuisiner les restes ou encore congeler certains produits permettent de limiter les pertes sans bouleverser les habitudes. Dans les hôtels et les restaurants, plusieurs établissements expérimentent déjà des solutions comme une meilleure gestion des buffets, la préparation de portions plus adaptées ou encore des campagnes de sensibilisation destinées aux clients. Ces initiatives montrent qu’il est possible de concilier qualité de service et réduction du gaspillage.
Les vacances restent un moment de partage et de plaisir, mais elles ne doivent pas rimer avec excès. À une période où les ressources naturelles deviennent de plus en plus précieuses et où le pouvoir d’achat demeure sous pression, adopter une consommation plus responsable apparaît comme un geste à la fois économique, écologique et citoyen. Réduire le gaspillage alimentaire, même par de petites actions, constitue un levier essentiel pour préserver les ressources du pays et promouvoir une culture de consommation plus durable.
Leila SELMI
