– Les députés et les sénateurs français ont voté le 21 juillet 2026 une proposition de loi protégeant les mineurs des risques dus à l’utilisation des réseaux sociaux, en fermant l’accès de certaines plateformes aux moins de 15 ans et en interdisant l’usage des smartphones au lycée. Les réseaux sociaux sont-ils vraiment si dangereux pour les adolescents ? Cette interdiction protège-t-elle nos jeunes ?
– En tant que formatrice en neurosciences comportementales et en PNL, je m’appuie souvent sur la théorie du cerveau triunique de Paul MacLean pour expliquer ce qui se joue à l’adolescence. Le cortex préfrontal, siège du jugement, de l’anticipation des conséquences et de la régulation des émotions, n’arrive à maturité complète qu’autour de 25 ans. Chez l’adolescent, c’est le cerveau limbique, celui des émotions et de la recherche de récompense immédiate, qui prend le dessus. Or les plateformes sociales sont précisément conçues pour capter ce circuit de la récompense : notifications, scroll infini, likes. Un adulte averti a déjà du mal à s’en protéger, on l’a vu avec le nombre d’adultes piégés par des arnaques en ligne ou des sites frauduleux. Comment pourrait-on attendre d’un adolescent, dont les circuits de régulation ne sont pas encore matures, qu’il résiste seul à ces mêmes mécanismes, alors qu’il est aussi exposé à des risques bien plus graves, prédateurs, harcèlement, contenus pro-suicidaires ou pro-anorexie, incitation à la consommation de drogue ?
Cette loi ne prive donc pas les jeunes de liberté, elle vient combler un vide, celui d’un espace numérique qui, jusque-là, ne faisait aucune différence entre un enfant de 11 ans et un adulte de 40 ans. Fermer l’accès à certaines plateformes avant 15 ans, c’est reconnaître que la vulnérabilité n’est pas une opinion, c’est une réalité développementale.
– 74% des parents sont en faveur de l’interdiction. Qu’en pensez-vous ?
– Ce chiffre ne me surprend pas, et je le comprends parfaitement. Beaucoup de parents offrent aujourd’hui, souvent par facilité ou pour ne pas mettre leur enfant «à l’écart» du groupe, des smartphones très perfectionnés, sans disposer d’aucun moyen réel de savoir ce que vit réellement leur enfant derrière l’écran. Un parent ne peut pas surveiller 24h/24 les échanges, les groupes, les contenus consultés. Cette loi vient en réalité soulager les parents d’un fardeau qu’ils ne peuvent pas porter seuls : elle transfère une partie de la responsabilité de la protection de l’enfant à l’échelle collective, là où elle relève aussi de l’État. C’est un soutien à la parentalité, pas une remise en cause de celle-ci.
– L’interdiction est-elle une attaque contre l’intimité des adolescents ?
– Je ne le vois pas ainsi. L’intimité suppose un espace où l’on peut se construire en sécurité. Or ce que l’on observe sur les réseaux sociaux non protégés n’est pas de l’intimité, c’est une exposition : l’adolescent y expose son image, ses failles, ses émotions à un public souvent anonyme et parfois malveillant. On a vu, hélas, des cas de harcèlement scolaire prolongé en ligne conduisant jusqu’au suicide. Protéger un mineur de cette exposition n’est pas une atteinte à sa liberté, c’est un acte de responsabilité des adultes. La vraie liberté, pour un adolescent, c’est de pouvoir grandir, se tromper, se construire une identité sans que chaque faux pas soit capté, amplifié et parfois exploité par des tiers.
– Que pensez-vous de l’idée d’interdire aux jeunes d’utiliser les réseaux sociaux en Tunisie ?
– Je pense qu’une réflexion similaire serait bénéfique en Tunisie. Les risques ne sont pas propres à la France : harcèlement scolaire relayé en ligne, exposition à des contenus violents ou inappropriés, sollicitations dangereuses, pertes financières liées à des arnaques, tout cela touche aussi nos adolescents tunisiens. En tant que coach et formatrice, et à travers mon engagement au sein du Lions Clubs International où la protection de l’enfance est une mission que je porte personnellement, je suis convaincue que la protection des mineurs doit être une priorité partagée par les familles, l’école et l’État. Une mesure encadrant l’usage des réseaux sociaux par les mineurs, adaptée à notre contexte, accompagnée d’une véritable éducation au numérique, serait un pas dans la bonne direction. Le téléphone à l’intérieur des établissements scolaires, en particulier, me semble aujourd’hui plus perturbateur qu’utile pour la concentration et les apprentissages.
