Par Zouhaïr BEN AMOR (universitaire)
J’ai reçu récemment une lettre d’un ami. Une lettre différente des autres, écrite avec la pudeur de ceux qui ont beaucoup donné et qui, au soir d’un long parcours, se demandent parfois si leurs combats ont réellement laissé une trace.
Mon ami n’est pas un homme qui cherche les honneurs. Il n’attend ni reconnaissance officielle ni récompense. Il porte simplement en lui le poids de plus de quarante années d’engagement politique consacrées à une idée : que la démocratie reste la meilleure voie pour construire une société libre, juste et respectueuse de la dignité humaine.
En lisant ses mots, j’ai pensé au soldat inconnu. Celui dont on ne connaît ni le nom ni le visage, mais auquel une nation rend hommage parce qu’il représente tous ceux qui ont sacrifié une partie de leur vie pour une cause qui les dépasse.
Il existe aussi, peut-être, un autre soldat que l’histoire oublie souvent : le soldat inutile. Celui qui n’a pas remporté de bataille, qui n’a pas occupé de poste prestigieux, qui n’a pas vu ses rêves se réaliser, mais qui a continué à défendre ses convictions malgré les défaites et les désillusions.
Son histoire mérite d’être racontée.
Un engagement né d’un idéal démocratique
Depuis plus de quarante ans, mon ami a choisi le chemin difficile de l’engagement citoyen. Il n’a pas considéré la politique comme une carrière, mais comme une responsabilité. Pour lui, participer à la vie publique signifiait défendre des valeurs : la liberté, le pluralisme, la justice sociale et le droit des citoyens à décider de leur avenir.
Les événements de 2011 ont représenté un immense espoir pour toute une génération. Après des décennies de fermeture politique, la Tunisie semblait ouvrir une nouvelle page de son histoire. Beaucoup ont cru qu’une véritable culture démocratique allait progressivement s’installer, que les institutions allaient se renforcer et que les citoyens allaient devenir les véritables acteurs du changement.
Avec cette conviction, mon ami a rejoint un parti écologique. Ce choix était avant tout un choix de société. Il croyait que la démocratie devait permettre l’émergence de nouvelles idées et que l’environnement ne pouvait plus être considéré comme une question secondaire.
Il défendait une vision où la protection de la nature, la gestion responsable des ressources, la qualité de vie et le développement durable devenaient des priorités nationales.
Mais les élections de l’Assemblée constituante lui ont apporté une première grande déception. Le peuple a choisi d’autres priorités, d’autres orientations. La cause écologique, malgré son importance, n’a pas trouvé l’écho espéré dans les urnes.
Ce fut une blessure, mais aussi une leçon démocratique : accepter que le peuple choisisse, même lorsque son choix nous déçoit.
Les désillusions d’un combattant démocrate
Plus tard, face aux tensions politiques et à la montée de l’islam politique, mon ami a fait un autre choix. Il a rejoint une grande formation politique qui semblait capable de créer un équilibre face à l’islamisme et de préserver les acquis démocratiques du pays.
Il ne s’agissait pas pour lui d’un changement de conviction, mais d’une décision dictée par le sentiment du devoir. Il pensait qu’un grand rassemblement pouvait dépasser les divisions et contribuer à stabiliser la jeune démocratie tunisienne.
Mais, encore une fois, l’espoir s’est heurté à la réalité.
Les ambitions personnelles, les conflits internes et les luttes de pouvoir ont progressivement affaibli cette formation. Les querelles ont pris le dessus sur les idées. Les intérêts particuliers ont souvent remplacé la vision collective.
Comme beaucoup de Tunisiens, mon ami a découvert avec tristesse que le problème n’était pas seulement une question de partis ou de personnes, mais une crise plus profonde de la pratique politique.
La déception des citoyens s’est alors exprimée autrement. Beaucoup ont choisi de se détourner des partis traditionnels et de soutenir des candidats indépendants, non pas parce qu’ils rejetaient la démocratie, mais parce qu’ils ressentaient une perte de confiance envers ceux qui prétendaient l’incarner.
Le monument invisible du soldat inutile
Dans sa lettre, mon ami écrit une phrase qui m’a profondément marqué : «Je me sens comme un soldat inutile dans mon propre pays».
Cette phrase n’est pas celle d’un homme qui abandonne, elle est celle d’un homme fatigué par un long combat dont il ne voit pas encore les résultats.
Mais le soldat inutile n’est-il pas parfois aussi un soldat oublié ?
Comme le soldat inconnu, il représente tous ceux qui ont servi une cause sans jamais recevoir de reconnaissance. Ceux qui ont participé aux réunions, distribué des idées, défendu des principes, convaincu des citoyens, accepté les critiques et supporté les échecs.
Leur nom n’apparaît pas dans les livres d’histoire. Leurs visages ne figurent pas sur les affiches. Pourtant, sans eux, aucune démocratie ne peut exister.
Une démocratie ne se construit pas uniquement avec des dirigeants célèbres ou de grandes figures politiques. Elle se construit aussi grâce à ces milliers de citoyens anonymes qui maintiennent vivante l’idée d’un avenir meilleur.
Le soldat inutile mérite donc son propre monument symbolique : non pas un monument à la gloire d’une victoire, mais un monument à la fidélité aux principes.
Continuer à croire malgré les défaites
Malgré ses blessures, mon ami refuse de renoncer.
Il sait que la démocratie n’est jamais un acquis définitif. Elle connaît des périodes de progrès, mais aussi des moments de recul. Elle demande du temps, de la patience et surtout une génération de citoyens capables de croire encore au dialogue, au débat et à l’intérêt général.
Son expérience lui a appris à ne plus attendre des hommes providentiels ni des partis miracles. Il croit davantage aux institutions solides, à l’éducation citoyenne, à la responsabilité collective et à une nouvelle génération capable d’imaginer une autre manière de faire de la politique.
Son combat n’a peut-être pas produit les résultats qu’il espérait. Mais peut-on vraiment considérer comme inutile celui qui a consacré sa vie à défendre une idée juste ?
Les victoires politiques sont parfois éphémères. Les partis disparaissent. Les dirigeants changent. Les circonstances évoluent.
Mais les valeurs restent.
C’est pourquoi je crois que le «soldat inutile» mérite d’être commémoré comme le soldat inconnu. Il incarne tous ceux qui ont servi sans gloire, combattu sans récompense et espéré sans garantie de succès.
À mon ami, et à tous ceux qui lui ressemblent, je voudrais simplement dire ceci : votre combat n’a pas été inutile.
Une démocratie se construit aussi avec les rêves de ceux qui n’ont jamais cessé d’y croire.
