Le Temps.news : Combien d’opérations ont été effectuées en 2026 (transplantations d’organes et greffes de cornées) ? Combien de transplantations rénales, hépatiques et cardiaques ont été réalisées ?
Jalel Ziadi : Le Centre National pour la Promotion de la Transplantation d’Organes (CNPTO) a enregistré, au cours des derniers mois, une évolution notable de l’activité de don et de transplantation d’organes en Tunisie. Entre le mois d’avril et le 15 août 2026, 12 donneurs décédés ont permis la réalisation de 33 opérations de transplantation au bénéfice de 33 patients, dont 6 enfants d’avril au 15 Août 2026 dont 24 rénales, 6 cardiaques et 3 hépatiques. Ces résultats traduisent une amélioration de l’activité de transplantation et témoignent de la mobilisation des différents acteurs impliqués dans la chaîne du don et de la greffe.Cette évolution s’accompagne également d’une augmentation du nombre de familles acceptant le don d’organes après le décès d’un proche. L’adhésion des familles constitue un élément déterminant dans le développement du don et représente le résultat d’un travail continu d’information, de sensibilisation et d’accompagnement lors des situations de mort encéphalique permettant un prélèvement. Les transplantations réalisées ont été rendues possibles grâce à une coordination étroite entre les équipes médicales et paramédicales, les établissements de santé, les structures administratives ainsi que les différents intervenants du processus. Cette organisation multidisciplinaire est essentielle pour assurer l’identification des donneurs potentiels, l’évaluation des organes, leur prélèvement, leur attribution et leur transplantation dans les meilleures conditions.
Comment évaluez-vous le système de transplantation d’organes en Tunisie ?
La Tunisie dispose de l’une des histoires médicales les plus riches du continent africain et du monde arabe en matière de greffes. Pourtant, derrière la maîtrise technique remarquable des équipes chirurgicales, le système de transplantation d’organes fait face à un défi persistant : le manque criant de greffons issus de personnes décédées.
L’aventure de la transplantation en Tunisie s’inscrit dans une longue tradition de l’innovation :
- 1948 : Première greffe de cornée.
- 1986 : Première greffe rénale.
- 1993 : Première transplantation cardiaque, suivie ultérieurement par la greffe du foie et des
cellules hématopoïétiques.
Cette activité est placée sous l’égide du Centre National pour la Promotion de la Transplantation d’Organes (CNPTO), créé en 1995, qui régule cette discipline et est notamment chargé de proposer les modalités pratiques de prélèvement, de conservation, de transport et de greffe d’organes humains , de promouvoir le don d’organes en participant à l’information et à la sensibilisation du public, en collaboration avec les associations concernées, participer à la formation du personnel médical et paramédical impliqué dans la transplantation d’organes , tenir un registre central sur lequel sont inscrites les personnes dont l’état de santé nécessite une greffe d’organes et attribuer les greffons aux personnes dont l’état de santé l’exige en fonction d’un algorithme informatique appelé score d’attribution, garantissant l’équité des chances entre tous les citoyens.
Malgré les efforts déployés dans ce domaine, le fossé entre les besoins des patients et le nombre de transplantations réalisées continue de se creuser. Certes, les compétences médicales et paramédicales sont parfaitement établies, mais la principale limite du système tunisien réside au sein de la société : la réticence des familles au moment du décès d'un proche reste le principal obstacle. Le manque de dialogue intra-familial de leur vivant conduit la plupart des familles à refuser le prélèvement sous le coup de l’émotion ou par crainte de porter atteinte à l’intégrité du corps du défunt.
Face à ces enjeux, la relance des campagnes de sensibilisation et la modernisation des réseaux de prélèvement dans les hôpitaux publics apparaissent comme les seules voies pour permettre à la Tunisie d’exploiter pleinement le potentiel de son appareil médical et de sauver des centaines de lives supplémentaires chaque année.
Pensez-vous que la loi n° 91-22 du 25 mars 1991, relative au prélèvement et à la greffe d’organes humains, permet de sauver les personnes en attente de greffe ?
La loi n° 91-22 du 25 mars 1991 a posé un socle juridique et éthique solide en Tunisie. Elle a permis de sauver des milliers de vies depuis sa promulgation. Toutefois, son efficacité reste limitée par d’importants obstacles pratiques et sociétaux.Les fondements majeurs de cette loi sont la sécurisation du cadre légal et éthique : Elle encadre strictement le don d’organes selon les principes d’anonymat, de gratuité et de bénévolat, interdisant tout commerce ou trafic d’organes.La consécration de la mort encéphalique permet le prélèvement d’organes sur des personnes décédées en état de mort cérébrale (donneur cadavérique), condition indispensable pour prélever des organes vitaux comme le cœur, le foie ou les poumons.L’encadrement du don entre vivants protège le donneur vivant (ex. greffe rénale) grâce à une procédure rigoureuse : donneur majeur jouissant de ses capacités mentales, consentement éclairé devant le tribunal et examen psychiatrique.
Malgré ce texte avant-gardiste à son époque, les listes d’attente ne cessent de s’allonger en raison d’une pénurie sévère d’organes, qui s;explique par veto familial : Bien que la loi repose en théorie sur le principe du consentement présumé (tout citoyen est présumé donneur sauf refus exprimé de son vivant), l’article 3 exige la non- opposition de la famille proche (conjoint, enfants, parents). En pratique, le refus des familles au moment du décès demeure extrêmement élevé. La réticence de la population face au prélèvement sur cadavre découle souvent d’idées reçues et de blocages culturels.
Pour que le cadre légal permette d’épargner davantage de patients en attente de greffe, plusieurs réformes sont régulièrement évoquées par les experts de santé, notamment la révision de l’application du consentement présumé en clarifiant la loi pour éviter que l’opposition familiale ne prévale sur une volonté individuelle préalable (ex. mention officielle sur la carte d’identité).
Quelle analyse pouvez-vous faire sur ces taux très bas et sur les réticences des donneurs potentiels ?
Malgré des avancées techniques réelles de la part des équipes de transplantation, la Tunisie fait face à un sous-emploi structurel de son potentiel de prélèvement sur donneurs en état de mort cérébrale(seule une minorité des cas de mort cérébrale identifiés en réanimation aboutit à un prélèvement
effectif). Les freins et réticences majeurs s’expliquent par plusieurs facteurs combinés : l’opposition familiale : C’est l’obstacle principal au moment du deuil. Les considérations religieuses et éthiques : Bien que les instances religieuses tunisiennes et internationales aient clairement établi l’;innocuité et la noblesse du don d’organes au nom de la préservation de la vie, des croyances populaires erronées concernant le respect de l’intégrité du corps du défunt continuent de freiner les décisions (bien que ces considérations soient de moins en moins évoquées).Le déficit de communication est préalable . La majorité des citoyens ne fait pas connaître son choix(mention « Donneur » sur la carte d’identité nationale ou discussion explicite en famille). En l’absence de directive claire laissée par le défunt, les proches préfèrent s’abstenir par prudence moralisatrice. L’;annonce de la mort cérébrale et la demande de prélèvement nécessitent une formation ciblée à la relation d’aide et au dialogue en réanimation.
Combien de malades ont besoin actuellement de greffe d’organes vitaux (cœur, foie, poumon, rein) ou de cornée en Tunisie ?
La liste d’attente des patients insuffisants rénaux chroniques nécessitant une transplantation compte actuellement environ 1 600 personnes. Pour le cœur et le foie, une cinquantaine de personnes sont inscrites sur les listes d’attente actives.La liste d’attente pour la greffe de cornée dépasse 1 700 patients.Ce chiffre d’une cinquantaine de patients inscrits pour le cœur, le foie ou le poumon ne reflète pas l’absence de besoin, mais constitue un biais de mortalité précoce. En l’absence d’organes disponibles et d’alternatives de suppléance au long cours (contrairement à la dialyse pour le rein), un grand nombre de patients en défaillance cardiaque ou hépatique aiguë décèdent dans un délai inférieur à un an avant d’avoir pu être inscrits durablement ou greffés.
L’écart entre le nombre de patients en attente et le nombre de transplantations réalisées chaque année demeure un enjeu majeur. Pour certains patients, l’attente peut se prolonger pendant plusieurs années, avec un risque de perte de chance et de décès avant l’accès à la transplantation. Le développement durable de la transplantation repose ainsi sur l’amélioration de l’ensemble de la chaîne du don, depuis l’identification précoce des donneurs potentiels jusqu’à l’accompagnement des familles et à la réalisation des greffes. Le renforcement de la sensibilisation de la population, la formation des professionnels de santé et l’amélioration continue de la coordination entre les différents intervenants constituent des leviers essentiels pour répondre aux besoins croissants des patients.
Comment sensibiliser et informer sur le processus de transplantation et de greffe? Quelles sont les actions que vous entreprenez au sein de votre centre national pour la promotion de la transplantation d’organes ?
Le projet de greffe d’organes n’est pas uniquement un projet de santé, mais un projet sociétal faisant intervenir l’ensemble des composantes de la société. De ce fait, la sensibilisation doit être variée et cibler différents axes : la sensibilisation du grand public à travers tout le territoire national et l’organisation d’événements grand public à fort impact (ex. « Les Foulées Vertes »). Des actions ciblées doivent toucher le milieu scolaire et universitaire avec une sensibilisation au niveau des écoles et des universités afin d’introduire dans les manuels éducatifs l’importance du don, d’entraide et d’aide d’autrui. Les campagnes audiovisuelles et médias dédiés au don d’organes. sont importantes . Il faudrait impliquer les guides spirituels et promouvoir le discours d’entraide et le don d’organes lors des prêches du vendredi dans les mosquées. La société civile doit être impliquée avec l’ Organisation de rencontres et de séminaires associant professionnels de santé, juristes, théologiens et associations civiles (notamment le Croissant-Rouge tunisien, le mouvement des Scouts et les associations de patients greffés) sans oublier l’ incitation des citoyens à exprimer leur choix de leur vivant en faisant apposer la mention « Donneur » sur leur Carte d’Identité Nationale (CIN)lors de sa délivrance ou de son renouvellement auprès des services de la sécurité nationale, et surtout à en discuter ouvertement en famille
Kamel Bouaouina
