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Accueil » Marché parallèle, spéculation et pénuries : la bataille de l’État pour reprendre le contrôle de l’économie
NATION mercredi, 30 septembre, 2026,08:209 Mins Read

Marché parallèle, spéculation et pénuries : la bataille de l’État pour reprendre le contrôle de l’économie

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Par Ahmed NEMLAGHI

L’été 2026 aura une nouvelle fois mis à nu les fragilités du système d’approvisionnement tunisien. La pénurie d’eau conditionnée, les saisies de stocks, les dépassements de prix et les pratiques de rétention ont replacé au centre du débat une question que le Président de la République, Kaïs Saïed, ne cesse de poser depuis plusieurs années : jusqu’où l’économie nationale peut-elle fonctionner lorsque des circuits parallèles, des pratiques spéculatives et des réseaux d’intérêts échappent au contrôle de l’État ? 

Derrière cette bataille contre le marché parallèle se dessine une conception plus large du rôle de la puissance publique : garantir l’approvisionnement, protéger le consommateur, préserver les ressources nationales et empêcher que certains intérêts particuliers ne puissent peser sur la stabilité économique et sociale.

La pénurie d’eau minérale observée au cours de l’été 2026 constitue, à cet égard, un cas particulièrement révélateur. Dès le mois de juillet, puis plus nettement en août, de nombreuses régions ont connu des difficultés d’approvisionnement. Les rayons des grandes surfaces et des commerces de proximité se sont retrouvés régulièrement dépourvus de bouteilles d’eau. La situation a été aggravée par la canicule et par une forte augmentation de la consommation estivale.

Les professionnels du secteur ont notamment évoqué une hausse importante de la demande, des perturbations de production liées aux coupures d’électricité et l’épuisement des stocks constitués avant la saison estivale. Selon des données rapportées par la presse, la consommation d’eau minérale conditionnée augmente fortement pendant l’été, tandis que les perturbations de production ont affecté plusieurs unités.

À ces difficultés objectives se sont ajoutées des pratiques de rétention et de spéculation constatées par les services de contrôle. Depuis la deuxième moitié du mois de juillet, les autorités ont procédé à d’importantes saisies d’eau conditionnée. Au 12 août, plus de 147.000 litres avaient déjà été saisis, notamment pour des infractions liées à la transparence des transactions et au respect des prix. Quelques jours plus tard, le ministère du Commerce faisait état de plus de 186.000 litres saisis entre le 1er et le 18 août, ainsi que de milliers d’infractions économiques concernant différents produits.

Ces chiffres donnent une dimension concrète à la question de la spéculation. Ils montrent surtout que la difficulté ne se situe pas uniquement au niveau de la production. Elle peut également apparaître dans le parcours du produit, entre l’usine et le consommateur.

Quand la rareté devient un instrument économique

C’est précisément sur ce terrain que se situe la conception défendue par le Chef de l’Etat.

Depuis 2021, le Président de la République présente régulièrement la lutte contre les réseaux de monopole, la spéculation, la corruption et le commerce parallèle comme une composante de la protection de l’État et de la souveraineté économique. En décembre 2025, il avait notamment insisté sur la nécessité de «traquer les réseaux tentaculaires des lobbies», en évoquant les secteurs agricole et alimentaire ainsi que le rôle des offices publics dans la régulation des marchés.

Cette orientation repose sur une idée simple : un marché ne peut être considéré comme réellement libre lorsque certains acteurs sont capables de retenir une marchandise, d’en organiser la rareté ou de contrôler son accès au consommateur.

La spéculation ne crée alors pas nécessairement une pénurie matérielle. Elle peut transformer une tension existante en pénurie visible. Un produit disponible en quantité suffisante au niveau de la production peut devenir introuvable dans les commerces si une partie des stocks est retenue, déplacée vers des circuits non déclarés ou remise en circulation à des prix supérieurs.

C’est ce mécanisme qui donne au marché parallèle une dimension qui dépasse la simple fraude commerciale. Il touche directement au fonctionnement de l’économie formelle.

Lorsqu’un produit sort du circuit légal, l’État perd une partie de sa capacité à connaître les volumes disponibles, à contrôler les prix, à garantir la qualité, à percevoir les recettes fiscales et à protéger le consommateur. Le commerce parallèle devient ainsi à la fois un problème économique, fiscal et social.

L’eau, révélateur d’une fragilité plus profonde

La crise de l’eau conditionnée a toutefois montré qu’il serait réducteur d’attribuer toutes les difficultés d’approvisionnement à la spéculation.

La Tunisie demeure confrontée à un stress hydrique structurel. Le gouvernement avait d’ailleurs consacré, dès juin 2026, un conseil ministériel restreint à la sécurité hydrique, en prévoyant notamment le renforcement des infrastructures, l’amélioration des réseaux de distribution, la détection des fuites et le recours accru aux ressources hydriques non conventionnelles.

La consommation d’eau conditionnée constitue également un phénomène de société qui s’est considérablement développé au fil des années. Les coupures d’eau potable, la perception variable de la qualité de l’eau du robinet et les fortes températures estivales ont contribué à accroître la dépendance de nombreuses familles à l’eau embouteillée.

Il existe donc une première leçon à tirer : la lutte contre la spéculation ne peut pas remplacer une politique de production, de stockage et de distribution.

Elle doit la compléter. C’est précisément pourquoi la politique de l’État ne peut se limiter aux opérations de contrôle effectuées dans les commerces et les entrepôts. Elle doit également porter sur l’anticipation des besoins, la constitution des stocks stratégiques, la modernisation des réseaux et la continuité de la production.

L’épisode de l’été 2026 montre néanmoins l’importance accordée par les autorités au contrôle des circuits de distribution.

Le 28 août, face aux perturbations d’approvisionnement en eau potable dans plusieurs régions, le Président Kaïs Saïed a donné des instructions pour mobiliser conjointement l’armée, la Garde nationale et la Protection civile afin d’assurer la distribution d’eau par citernes. Les autorités ont également annoncé la découverte de quantités importantes d’eau embouteillée stockées dans des entrepôts irréguliers, avec instruction de les saisir et de les réinjecter dans les circuits de distribution.

Parallèlement, le ministère du Commerce a annoncé l’injection de plus de neuf millions de bouteilles dans les circuits du Grand Tunis afin de réduire les tensions sur le marché. Des mesures ont également été prises pour encadrer les marges bénéficiaires et les prix de vente.

Cette intervention traduit une conception particulière du rôle de l’État.

Dans cette conception, l’État n’est pas un simple arbitre qui intervient uniquement lorsque le marché connaît une difficulté. Il doit être capable d’intervenir directement lorsque l’approvisionnement d’un produit essentiel est menacé.

C’est aussi le sens donné au rôle des entreprises publiques par le Président Kaïs Saïed. Lors de sa visite à la Société Ellouhoum, en février 2026, il avait insisté sur le rôle des entreprises et offices publics dans la régulation des prix et sur la nécessité de préserver leur capacité à intervenir sur le marché.

Le marché parallèle, une économie concurrente à l’économie officielle

Le problème du marché parallèle est cependant beaucoup plus ancien que l’actuelle séquence politique.

Il est alimenté par plusieurs facteurs : différences de prix, fiscalité, lourdeur administrative, commerce transfrontalier, chômage, faible capacité de contrôle et habitudes de consommation. Une politique efficace ne peut donc pas se résumer à la répression.

L’État tunisien a d’ailleurs envisagé parallèlement l’intégration progressive du secteur informel dans l’économie formelle, à travers la simplification administrative, la digitalisation des procédures, la facilitation de l’accès à la protection sociale et le développement des paiements électroniques. L’objectif est notamment de réduire les transactions en espèces et de favoriser la transparence des échanges.

Cette dimension est essentielle

Combattre le marché parallèle ne signifie pas nécessairement combattre tous ceux qui y travaillent. Une partie de cette économie est constituée de petits acteurs qui cherchent avant tout à assurer leur subsistance. La question centrale est plutôt celle des réseaux organisés qui profitent des failles du système, accumulent des marchandises, contournent les règles fiscales ou utilisent des positions dominantes pour influencer les prix et les circuits de distribution.

La distinction entre l’informel de survie et les réseaux structurés de spéculation apparaît donc indispensable.

C’est ici que la question des «lobbies» prend toute son importance dans la conception politique du Président Kaïs Saïed.

Le Chef de l’État utilise régulièrement cette notion pour désigner des réseaux d’intérêt qu’il accuse d’interférer avec le fonctionnement normal de l’économie et de chercher à préserver des privilèges. Dans le contexte des coupures d’eau et d’électricité de l’été 2026, il a affirmé que certaines interruptions n’étaient pas de simples pannes mais résultaient, selon les enquêtes évoquées par la présidence, d’actes de sabotage délibérément planifiés destinés à attiser les tensions et à propager des rumeurs.

Les saisies de stocks, les infractions de prix et les pratiques de rétention constituent des faits documentés par les services de contrôle. En revanche, l’existence d’une stratégie coordonnée de déstabilisation impliquant systématiquement des «lobbies» doit, pour chaque affaire, être établie par les enquêtes et les procédures judiciaires compétentes.

Cette distinction est essentielle si l’on veut que la lutte contre la spéculation repose sur le droit et non sur la seule dénonciation publique.

La véritable difficulté pour l’État tunisien est donc de transformer durablement les mécanismes économiques qui permettent aux pénuries artificielles de se produire.

Le ministère du Commerce a engagé, en août 2026, une étude consacrée aux circuits de distribution des produits agricoles et de la pêche ainsi qu’à la formation des prix. L’objectif annoncé est d’identifier les dysfonctionnements, d’améliorer la transparence des prix et de proposer des réformes structurelles.

Cette démarche pourrait constituer un élément important de la politique économique engagée par les autorités.

Car une économie ne peut être protégée uniquement par des contrôles ponctuels. Elle a besoin d’informations fiables sur les stocks, de circuits de distribution transparents, de capacités de stockage suffisantes, d’un système d’alerte précoce et d’une administration capable d’intervenir avant que la pénurie ne devienne visible dans les commerces.

La bataille du pouvoir d’achat

Derrière la lutte contre la spéculation se trouve finalement une question beaucoup plus concrète, celle du pouvoir d’achat.

Pour une famille tunisienne, la disparition d’un produit essentiel des rayons ou sa vente à un prix supérieur au prix réglementé n’est pas une abstraction économique, elle se traduit immédiatement par une dépense supplémentaire, une perte de temps et parfois par une véritable inquiétude.

La politique de lutte contre le marché parallèle s’inscrit donc, du point de vue du gouvernement, dans la protection du rôle social de l’État. Le projet de budget 2027 présenté en août 2026 place d’ailleurs parmi ses priorités la souveraineté alimentaire et hydrique, parallèlement à la justice sociale et à la croissance.

Le défi consiste désormais à faire en sorte que cette orientation produise des résultats durables.

Les contrôles, les saisies et les poursuites sont nécessaires lorsque des infractions sont constatées. Mais ils ne peuvent constituer à eux seuls une politique économique. Il faut également agir sur les causes profondes : insuffisance des stocks, faiblesse de la logistique, pertes dans les réseaux, complexité administrative, économie de cash, absence de traçabilité et déséquilibres entre production et distribution.

 

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