Par Slim BEN YOUSSEF
L’autre soir, la voix de Veronika Swift a d’abord couru entre la scène et la mer, virtuose, joueuse, capable de faire tenir dans une même phrase le swing, le théâtre et la fêlure. Puis Akua Naru a pris le relais avec son spoken word, sa poésie politique et son hip-hop nourri de jazz et de mémoires noires. Deux Américaines, deux générations, deux manières de traverser une musique qui supporte mal les frontières : chez l’une, le phrasé et la fantaisie ; chez l’autre, le verbe et le panache.
Autour d’elles, au Théâtre de la Mer, les gradins recevaient les notes, les vagues se chargeaient des rappels. Le paysage semblait avoir précédé la partition : Tabarka a l’art de mêler le relief aux syncopes, les aiguilles rocheuses aux volutes d’anche, le rouge du corail au grain des voix.
Pour son grand retour, le Festival de jazz de Tabarka a refermé la nuit en rouvrant sa légende. On y vient pour un concert ; on en repart avec Tabarka entière dans l’oreille.
Cette renaissance réveille tout un imaginaire : les nuits d’été, les grandes voix, cette vieille entente entre une ville et le jazz. Et quand bien même les années en estomperaient les heures bleues, la mémoire de Tabarka garde l’ouïe vive : Dizzy Gillespie, Charles Mingus, Keith Jarrett ou Manu Dibango se sont produits ici aux grandes heures du festival.
L’époque avait son mot d’ordre, irrévérencieux et frondeur : « Ne pas bronzer idiot ». Tabarka offrait alors le soleil, la mer, le jazz et un parti pris : mêler le plaisir à l’esprit.
Au fil des années, des rythmes devenus continents ont donné à l’affiche les dimensions du monde. Miriam Makeba y dressa la dignité de l’Afrique, Barbara Hendricks la majesté lyrique, Léo Ferré la fureur du verbe. Cesária Évora y distilla la mélancolie insulaire, Cheb Khaled l’ivresse du raï. Lucky Peterson y attisa les fièvres du blues ; Alpha Blondy la braise du reggae.
Lorsque le jazz déjouait la mesure et que l’irrévérence se dorait de lumière, les musiques du large ouvraient la scène au monde : Tabarka faisait de son rivage un nord et de l’horizon, son arrière-pays.
À présent, que la renaissance retrouve le large. Tabarka a encore le monde à faire venir.
