L’amitié est un capital précieux de sentiment d’affection, de sympathie qu’une personne porte à une autre, et qui n’est fondé ni sur des liens de sang ni sur une passion amoureuse. Décryptage avec Hédi Chérif, sociologue.
Si multiples soient-elles, dans sa diversité, cette amitié ou ces modèles d’amitiés, continuent à ce jour et malgré tout, à rassembler les gens dans des systèmes sociaux de plus en plus vastes, et de cultures différentes. Ces modèles d’amitié sont faits de manière à tisser une toile de fond socio-culturelle autour d’un consensus social souvent fort chargé de valeurs, de normes, et de lois au terme d’un contrat social assurant une dynamique sociétale à la recherche continue d’une paix intergénérationnelle dans un tourbillon du fleuve du devenir historique. Pour des raisons multiples, dont l’irrespect de credo de l’entreprise, cette amitié pourrait nuire aux intérêts professionnels et collectifs du groupe, ou inversement, elle devient une source d’énergie pour un meilleur rendement dans un modèle d’amitié constructive.
Ces modèles d’amitiés, sont souvent faits et construits dans des structures sociales, de cultures et de territorialités qui constituent la base de l’identité personnelle et collective. Cette même identité suppose aussi une frontière clairement définie entre soi et autrui, entre les nous auxquels on appartient et les eux dont on se différencie. L’amitié en milieu de travail qui rassemble souvent des individus socialement et culturellement différents les uns des autres, demeure une œuvre qui demande de la patience du temps et de beaucoup de savoir faire technico-scientifique.
L’ascenseur social tunisien et les modèles d’amitié en milieu professionnel
Depuis les premières années de l’indépendance de la Tunisie, la mise en place d’un mode de développement global, au plan socio-éducatif, était une œuvre cruciale , qui a accéléré le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique, selon l’expression du sociologue français Emile Durkheim . Ce passage d’une culture communautaire à celle de type sociétal plus élargi , s’est inscrit dans un processus de restructuration socio-culturelle, et institutionnelle pour une nouvelle Tunisie, qui fonctionnait sur un nouveau mode de solidarité sociale , un mode qui puise son sens dans une culture de différence, une culture non seulement d’acception d’autrui , mais aussi d’adoption d’un nouveau modèle d’amitié où les relations amicales et professionnelles , devraient fonctionner harmonieusement pour le bien être psychosocial et professionnel en société ,tout comme en milieu de travail Selon les spécialistes de la question, ce modèle était à la fois, une source de conflits et d’interaction sociales positives .
De tout temps, le conflit est apparu comme une donnée inévitable et inéluctable des relations humaines , et dans l’évolution des individus et des collectivités . Le sociologue Dominique Picard , notait dans son livre les conflits relationnels « L’histoire et l’anthropologie, ont montré qu’à toutes les époques et dans toutes les sociétés , les désaccords, et la rivalité forment le le lot commun de la vie collective, et l’un des fondements des interactions sociales »L’amitié dans le milieu professionnel, est une œuvre qui est à faire et non quelque chose qui est donnée. Pour la réaliser correctement et harmonieusement, plein de mesures et de stratégies en matière de sociologie de travail et de management ont bien mesuré l’universalité tout comme la dimension et les formes des différents conflits, qui perturbent généralement le système socio-professionnel, et qui mettent en danger l’harmonie des rapports amicaux et professionnels au sein de la société actuelle tout comme dans nos entreprises.
Une reconnaissance identitaire intergénérationnelle
Parmi, les formes de conflits en milieu socioprofessionnel qui s’entremêlent dans la réalité, et qui constituent le choc culturel, auxquels nous avons fait face en Tunisie lors de la construction de l’Etat national : les conflits identitaires, territoriaux , culturels, cognitifs, et affectifs etc…. . Ainsi , le milieu socioprofessionnel est donc vite transformé dans la plupart des situations en système de productivité de travail et d’établissement de relations amicales , où tout le monde fonctionne en famille élargie au vrai sens du mot. Dans ces entreprises, et partout dans les différents milieux professionnels, une nouvelle toile de fond tissée en relations culturellement et socialement multicolores , a vu le jour , soit par le biais de l’union conjugale entre les collègues de travail de la même entreprise , tout comme de leurs descendants, soit par les rapports de voisinage, soit par l’engagement dans la vie associative dans les amicales professionnelles, ou même dans les unités syndicales œuvrant pour la perpétuité de l’entreprise et les droits des travailleurs, soit aussi par le biais des associations de retraités en vue de maintenir et d’entretenir une reconnaissance identitaire intergénérationnelle continue, positive, et constructive .
Si par hasard , certains modèles d’amitiés en milieu professionnel ont été voués à l’échec, cela signifie que les tentatives de solutions mises en place ne fonctionnaient pas correctement, et que les difficultés se reproduisent au fil du temps . Erving Goffman, sociologue de l’école de Palo Alto pense que l’enjeu identitaire est capital dans la construction sociale positive des modèles d’amitié en famille, en société et en milieu professionnel. Il notait « Dans la quête de reconnaissance identitaire une dynamique essentielle des relations interpersonnelles » ‘Les modèles d’amitié en société comme en milieu professionnel sont le produit d’une construction identitaire dans un système de reconnaissance mutuelle. Quant à l’identité , elle n’est pas une donnée génétique, c’est un « processus » , un phénomène de conscience que nous construisons petit à petit au fil du temps dans le contact avec les autres par identifications successives à ce que nous croyons qu’ils sont, et à ce que nous percevons de l’image qu’ils ont de nous ». A ce sujet le sociologue George Herbert Mead notait « Nous prenons conscience de notre identité en adoptant le point de vue que les autres ont de nous » .
En jetant les bases d’une véritable psychosociologie des relations conflictuelles, les spécialistes de la sociologie du travail comme ceux des sciences sociales et humaines et de management , appréhendent de plus en plus les enjeux du conflit, ses mécanismes généraux, et ses modalités pour assurer une meilleure transition vers un monde de bien être psycho socio professionnelle, où de meilleurs modèles d’amitié se multiplient en famille, en société et en milieu professionnel.
Kamel BOUAOUINA