Par Slim BEN YOUSSEF
Il faut penser ceci : lorsqu’une nation se séduit elle-même, elle retrouve le sens de son adresse au monde. Le bien-être social devient alors son langage naturel — une manière d’être qui attire et entraîne. Nos élites parlent réformes, urgence, redressement. Elles parlent rarement de ce qui les rend concrets : le bonheur social. Le vrai retard tunisien n’est peut-être ni économique ni institutionnel. Il est civilisationnel. Le bonheur collectif a cessé, un temps, d’être une ambition nationale.
Qu’est-ce que le bonheur collectif ? Une intensité partagée. Une énergie d’ensemble. Une souveraineté discrète qui gouverne les corps autant que le temps.
Une augmentation collective de la vie ? Imprégnés de la joie dans l’espace partagé, les êtres reconnaissent ce qu’ils ne savent plus. Ce qu’ils ont égaré les sidère. De nouveau.
La Tunisie ne manque pas de talents ; elle a fatigué son désir collectif. Notre nation se relèvera quand elle retrouvera l’appétence de créer, la liberté d’agir, l’aptitude à transformer. Le bonheur s’y apprend alors comme une discipline du regard et du mouvement. Spinoza le disait avec une rigueur implacable : la joie, lorsqu’elle circule, accroît la puissance d’agir. Un peuple joyeux est un peuple puissant.
Ici, le bonheur profond naît de l’œuvre partagée. Un pays vivant travaille, rit, invente. Sisyphe est heureux parce que l’effort, chez lui, a un sens. La Tunisie pousse aussi sa pierre. Lorsque l’effort devient commun, il change de nature : il cesse de peser, commence à porter, et élève.
Il faut surtout considérer ceci : le maintenant est le fantasme social par excellence mais le maintenant ne maintient rien. Le bonheur social ne se consomme pas dans l’instant. Il s’élabore lentement, par accumulation, par transmission. Là où la joie est pensée, elle résiste au temps.
Réimproviser, projeter, architecturer : le bonheur prend forme dans le mouvement. Le rire, alors, assouplit le monde et protège la liberté. Joie lucide : savoir danser au bord du volcan sans perdre l’équilibre.
Art, musique, théâtre, cinéma, sport, gastronomie, écologie, tourisme inventif. Ces forces que l’on dit périphériques sont vitales. Elles sont les nervures d’une République qui respire. Imaginer la Tunisie heureuse relève d’un courage intellectuel. Là où la joie devient active, la nation sort de la plainte et retrouve son mouvement.
