Par Mondher AFI
La rencontre tenue au Palais de Carthage entre le Président de la République, Kaïs Saïed, la Cheffe du gouvernement et le ministre de l’Équipement et de l’Habitat ne saurait être réduite à un exercice de suivi sectoriel ou à une discussion technique sur des dossiers en souffrance. Elle constitue, au contraire, un moment révélateur d’une reconfiguration plus profonde de la pensée de l’État et de ses modes d’intervention.
À travers la question apparemment pragmatique des routes, de l’assainissement, du logement et des services urbains, se déploie une lecture politique globale où l’infrastructure apparaît comme un fait social total, au sens sociologique du terme : un espace où se croisent le politique, l’économique, le symbolique et le moral.
Dans cette perspective, l’infrastructure n’est plus un simple support matériel de la vie collective. Elle devient un indicateur de la qualité du lien entre l’État et la société, un révélateur de la cohérence – ou de la dislocation – de l’action publique et un test grandeur nature de la crédibilité du pouvoir politique.
Lorsque le Président de la République évoque la nécessité de traiter ce qu’il qualifie d’«héritage lourd» dans les domaines de l’infrastructure et de l’habitat, il ne procède ni à une simple énumération de déficits techniques ni à une rhétorique du passé. Cette formulation renvoie à une lecture structurelle et historique de l’action publique, dans laquelle les dysfonctionnements observables aujourd’hui apparaissent comme le produit cumulatif de politiques fragmentées, discontinues et dépourvues d’une vision territoriale intégrée sur le temps long.
Les quartiers pourvus d’électricité et d’eau potable mais privés de réseaux d’assainissement, les dispositifs de drainage inexistants ou abandonnés, les canalisations obstruées par une absence prolongée de maintenance ne sauraient être analysés comme des anomalies isolées ou comme de simples erreurs de mise en œuvre. Ils constituent, au contraire, des indices empiriques d’un mode de gouvernement fondé sur l’addition de réponses partielles, où chaque intervention est pensée comme un acte autonome, sans articulation systémique avec les autres composantes de l’espace urbain et social. Cette logique additive, loin de résorber les déséquilibres, a progressivement contribué à leur normalisation, transformant l’exception en règle et l’insuffisance en standard.
D’un point de vue sociologique, cette configuration traduit une rupture profonde entre le moment de la décision publique et celui de l’expérience sociale de cette décision. L’infrastructure, au lieu d’être conçue comme un vecteur d’intégration et d’égalité territoriale, devient un espace de relégation silencieuse, où certaines catégories de citoyens sont durablement assignées à des environnements dégradés, sans que cette situation produise des réactions institutionnelles proportionnées. L’inégalité cesse alors d’être uniquement économique ou sociale, elle s’inscrit matériellement dans l’espace et acquiert une dimension infrastructurelle, donc éminemment politique.
C’est précisément à ce niveau que s’affirme la spécificité de la posture présidentielle. L’intérêt porté aux infrastructures locales ne contredit en rien la centralité des enjeux stratégiques de l’État. Bien au contraire, il en constitue l’une des expressions les plus concrètes. Dans la vision de Kaïs Saïed, la souveraineté de l’État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à définir de grandes orientations macroéconomiques ou géopolitiques, mais à son aptitude à garantir, dans chaque territoire, les conditions matérielles minimales de la dignité citoyenne. Le local n’est pas un espace subalterne de la politique, il en est le lieu d’épreuve.
Routes, priorités publiques et rationalité stratégique : une critique de l’inversion des normes
La critique formulée par le Chef de l’État à propos de la réfection de routes qui ne nécessitent pas d’intervention, alors que d’autres axes essentiels demeurent dans un état de dégradation avancée, ouvre un champ d’analyse central : la rationalité de l’action publique et ses critères de hiérarchisation.
Dans un État gouverné par des principes de rationalité stratégique, la maintenance des infrastructures obéit à une grille de priorités clairement définie, fondée sur des indicateurs objectifs tels que l’utilité sociale, le niveau de risque pour la sécurité des usagers, l’intensité d’usage, l’impact économique et la fonction territoriale des axes concernés. Or, ce que met en lumière la pratique dénoncée par le Président, c’est précisément la subversion de cette hiérarchie. Les décisions d’intervention semblent davantage dictées par des logiques administratives routinières, par des contraintes budgétaires mécaniques ou par des intérêts contractuels, que par une évaluation rationnelle et transparente des besoins collectifs.
Cette inversion des normes n’est pas un dysfonctionnement marginal, elle révèle une crise plus profonde de la gouvernance publique. En substituant la logique de procédure à la logique de finalité, l’administration finit par produire des actions formellement conformes mais substantiellement inefficaces. La route réparée sans nécessité devient alors le symbole d’une action publique déconnectée du réel, tandis que la route dégradée laissée à l’abandon incarne l’échec de la promesse étatique de protection.
Les conséquences de cette dérive sont multiples et cumulatives. Elles se traduisent, d’abord, par une insécurité accrue pour les usagers, exposés quotidiennement aux risques d’accidents. Elles engendrent, ensuite, des coûts économiques indirects mais considérables, liés à l’usure prématurée des véhicules, à la désorganisation des flux et à la baisse de la productivité. Elles produisent, enfin, un effet symbolique profondément délétère : l’espace public cesse d’être perçu comme l’expression de l’autorité régulatrice et protectrice de l’État, pour devenir le théâtre visible de son retrait ou de son indifférence.
C’est dans ce contexte que l’attention présidentielle portée aux détails — routes secondaires, éclairage public, équipements urbains de proximité — prend tout son sens. Elle ne relève ni du micro-management ni d’une personnalisation excessive du pouvoir. Elle constitue une stratégie de ré-ancrage de l’État dans le réel, une manière de rappeler que la vision stratégique n’a de sens que si elle se traduit par une vigilance constante à l’égard des défaillances concrètes, y compris lorsqu’elles concernent des échelles locales ou des infrastructures jugées secondaires.
Ainsi, loin d’opposer le stratégique au local, la démarche présidentielle les articule. La correction des «petites» défaillances devient un acte politique majeur, car elle réaffirme un principe fondamental : aucun territoire, aucun quartier, aucune route n’est en dehors du champ de la responsabilité de l’État. C’est dans cette articulation entre la vision d’ensemble et l’attention aux détails que se joue, en définitive, la refondation de l’autorité publique et la restauration de la confiance entre l’État et les citoyens.
L’infrastructure comme matrice de la dignité citoyenne
En mettant en évidence les effets directs de la dégradation des routes et des équipements urbains sur la vie quotidienne, le Président Kaïs Saïed réintroduit une dimension centrale longtemps marginalisée dans les politiques publiques d’équipement : la dignité. Cette approche marque un déplacement analytique majeur. L’infrastructure n’est plus appréhendée comme un simple dispositif technique ou un support fonctionnel, mais comme un élément structurant de l’expérience citoyenne et du rapport concret à l’État.
Se déplacer en sécurité, vivre dans un environnement assaini, bénéficier d’un éclairage public opérationnel ne relèvent pas du confort secondaire, mais constituent des conditions minimales de reconnaissance sociale. Leur absence produit un sentiment d’abandon institutionnel qui fragilise le lien civique et nourrit la défiance envers les autorités publiques. La dégradation matérielle devient ainsi une dégradation symbolique, où le citoyen intériorise l’idée d’une hiérarchie implicite des territoires et des populations.
Dans cette perspective, l’espace urbain cesse d’être neutre. Il devient un champ politique à part entière, où l’État se rend visible — ou invisible — à travers la qualité de ses interventions. Chaque route impraticable, chaque lampadaire défectueux, chaque réseau d’assainissement défaillant fonctionne comme un message implicite sur la place accordée à certains quartiers et à ceux qui y vivent. L’infrastructure agit alors comme un langage silencieux de la puissance publique : elle exprime, sans discours, la valeur que l’État attribue à la dignité de ses citoyens.
L’intérêt présidentiel porté à ces questions ne relève donc pas d’un souci ponctuel ou conjoncturel, il s’inscrit dans une conception stratégique où la souveraineté de l’État se mesure à sa capacité à garantir, sur l’ensemble du territoire, des conditions matérielles égales d’existence. Le local n’est pas périphérique, il constitue le lieu d’épreuve de la crédibilité nationale. En ce sens, la dignité infrastructurelle devient un fondement de la citoyenneté effective.
Responsabilité publique, mentalité administrative et refondation de l’État
L’évocation par le Président d’interventions directes visant à remettre en service des équipements urbains élémentaires révèle une problématique plus profonde que celle du simple dysfonctionnement technique, celle de la responsabilité administrative. Lorsque des installations basiques demeurent hors service pendant de longues périodes, malgré la disponibilité des moyens nécessaires, le problème n’est ni technologique ni budgétaire. Il est organisationnel, culturel et éthique.
La dilution de la responsabilité au sein de chaînes décisionnelles opaques transforme l’administration en espace de neutralisation de l’action. L’inefficacité devient structurelle, produisant un cercle vicieux où la défaillance nourrit la défiance, la défiance justifie l’inaction et l’inaction consolide la défaillance. Rompre ce cycle exige plus que des ajustements procéduraux. Cela suppose une redéfinition des normes professionnelles et du rapport au service public.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la relance du mécanisme de la location-accession et l’appel à concevoir de nouveaux quartiers selon des modèles urbanistiques prospectifs. Cette orientation traduit un refus clair de la reproduction des schémas passés. Le logement n’est pas envisagé comme une réponse quantitative à une pression sociale immédiate, mais comme un levier structurant de stabilité et de projection collective. Penser l’habitat sans intégrer les dynamiques démographiques, environnementales et économiques futures revient à produire, dès aujourd’hui, les vulnérabilités de demain.
Cette réflexion débouche logiquement sur la question de la mentalité. En plaçant la transformation des mentalités au cœur de la réforme des infrastructures, Kaïs Saïed adopte une approche de sociologie de l’État. La mentalité — entendue comme système collectif de représentations, de valeurs et de pratiques — conditionne la manière dont les projets sont conçus, exécutés et entretenus. Sans évolution de cette infrastructure mentale, toute réforme matérielle demeure fragile et exposée à la répétition des mêmes dysfonctionnements.
L’insistance présidentielle sur la reddition des comptes érige l’infrastructure en enjeu de justice politique. Elle rompt avec le fatalisme, nomme les responsabilités et réhabilite l’éthique publique. L’État n’est plus jugé à ses discours, mais à sa capacité effective à produire dignité, équité, confiance et services concrets durables pour chaque citoyen, sur tout le territoire national, dans une vision souveraine inclusive.
