Par Mondher AFI
Le 28 janvier 2026, au Palais de Carthage, le Président de la République, Kaïs Saïed, a reçu Еzzeddine Ben Cheikh, ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche. L’objet de cette rencontre dépassait de loin le simple cadre administratif : il s’agissait d’un moment de vérité politique et institutionnelle, révélant la manière dont le Président conçoit l’État non seulement comme un régulateur abstrait, mais comme un acteur directement impliqué dans la protection du citoyen et la gestion stratégique des ressources nationales.
Cette rencontre, placée sous le signe de l’urgence mais aussi de la prospective, a porté sur trois axes majeurs : la distribution des engrais chimiques, le stockage et la commercialisation des produits agricoles et la politique hydraulique. Ces questions révèlent une lecture lucide et critique de l’État sur ses responsabilités et offrent un éclairage inédit sur la philosophie de gouvernance de Kaïs Saïed.
Lors de sa rencontre du 28 janvier 2026 au Palais de Carthage avec le ministre de l’Agriculture, Kaïs Saïed a porté une analyse rigoureuse et stratégique sur la distribution de l’ammonitrate, engrais essentiel à la fertilité des sols et à la sécurité alimentaire. Le Président a constaté que dans plusieurs gouvernorats, notamment Bizerte, Jendouba et Siliana, de nombreux petits exploitants agricoles se retrouvaient privés de cet intrant vital au profit de pratiques d’accaparement et de spéculation. Selon lui, certaines de ces pratiques atteignent un niveau quasi criminel, affectant à la fois l’économie locale et le patrimoine public. Deux enjeux majeurs se dégagent de cette situation : la concentration des ressources par certains acteurs qui ont exploité le Fonds national des fourrages pour monopoliser le marché et vendre à des prix inférieurs aux tarifs officiels, avec pour effet de fragiliser artificiellement les producteurs, et l’injustice sociale frappant les exploitants les plus vulnérables, qui constituent pourtant le socle de l’agriculture tunisienne et le garant de l’autonomie alimentaire.
D’un point de vue sociologique, cette lecture traduit la conception de Kaïs Saïed d’un État incarné, présent dans la vie concrète des citoyens et capable d’agir de manière proactive là où les inégalités se creusent. Il refuse une bureaucratie abstraite et privilégie des interventions directes pour assurer équité et transparence, appliquant en pratique l’idée de Pierre Bourdieu selon laquelle l’État se fait sentir là où se nouent les pratiques concrètes et les inégalités sociales. Cette approche permet de lier la protection des citoyens à la régulation des ressources stratégiques, transformant la politique publique en un instrument tangible de justice sociale.
Le Président a analysé l’effet pervers de la peur et de la spéculation. La crainte des producteurs de ne pas disposer de leur quota les pousse à demander la totalité de la matière d’un seul coup, perturbant la distribution progressive prévue et aggravant le déficit estimé à 18 000 tonnes dans certaines régions, avec un retard de dix jours. Ce phénomène illustre un paradoxe : la demande excessive traduit à la fois un besoin réel et un déficit de confiance envers le système, qui devient à la fois cause et conséquence de la pénurie. Pour répondre à cette situation, Kaïs Saïed propose des solutions structurelles, telles que la création d’une plateforme numérique de distribution, destinée à garantir traçabilité, régularité et équité, et à rétablir la confiance des producteurs dans l’organisation étatique.
Ainsi, l’analyse présidentielle relie de manière cohérente les comportements individuels des producteurs et les dysfonctionnements du système à une vision institutionnelle claire, où l’État se positionne comme gardien du droit à la production et régulateur des déséquilibres économiques. La politique agricole, selon Kaïs Saïed, ne se limite pas à la gestion technique des intrants, elle devient un levier stratégique de justice sociale, de stabilité économique et de souveraineté nationale, intégrant les besoins immédiats des citoyens dans une perspective de long terme.
La commercialisation des produits agricoles : entre stockage, prix et marché
Le Président a également abordé la question cruciale des récoltes, mettant particulièrement l’accent sur deux produits emblématiques de l’agriculture tunisienne : l’huile d’olive et les dattes. Il a souligné que, malgré une saison présentant des perspectives prometteuses en termes de rendement, la capacité limitée de stockage du Conseil national de l’huile constitue un obstacle sérieux à la valorisation optimale de ces produits.
Ce constat dépasse largement la dimension technique et logistique : il révèle une lecture stratégique de l’agriculture comme instrument de justice économique et sociale, où la manière dont les produits sont organisés, stockés et distribués influence directement la stabilité des filières, le bien-être des producteurs et l’accès des citoyens aux ressources essentielles. Dans cette perspective, la priorité accordée à la distribution locale reflète une conscience aiguë du rôle social de l’agriculture. Assurer l’approvisionnement régulier des marchés intérieurs et des coopératives ne relève pas uniquement d’une logique économique, mais constitue un impératif éthique et sociologique, garantissant que les citoyens, en particulier les plus vulnérables, puissent bénéficier de produits alimentaires essentiels à des prix justes.
Parallèlement, le Président a insisté sur la nécessité de développer et de consolider les débouchés à l’exportation, afin de renforcer la compétitivité des produits tunisiens sur les marchés internationaux. Cette démarche n’est pas motivée uniquement par la recherche du profit à court terme : elle s’inscrit dans une logique de valorisation du travail des producteurs et de rémunération équitable, intégrant ainsi la dimension sociale dans les stratégies économiques. Enfin, Kaïs Saïed a mis en évidence l’importance d’une organisation rigoureuse de la filière agricole. Le stockage excessif par des producteurs isolés, motivé par la spéculation ou la recherche d’un gain immédiat, comporte des risques économiques considérables, tant pour les producteurs que pour l’ensemble du marché.
Une coordination efficace, en lien avec les institutions publiques et les coopératives, permet non seulement de sécuriser la disponibilité et la qualité des produits, mais aussi de stabiliser les prix et de protéger l’équilibre économique des filières. Cette approche révèle une compréhension fine des interactions entre comportements sociaux, dynamiques de marché et régulation institutionnelle. Elle démontre que, pour le Président, l’agriculture ne se limite pas à un enjeu technique ou productiviste : elle constitue un levier stratégique de cohésion sociale, d’équité économique et de stabilité nationale. La réussite de cette politique se mesure non seulement en termes de rendement, mais surtout en termes d’accès équitable aux ressources, de valorisation du travail des producteurs et de préservation de la souveraineté alimentaire du pays. Dans cette vision, chaque décision concernant la production, la distribution ou l’exportation s’inscrit dans une logique d’impact global, où les dimensions économiques, sociales et humaines sont intrinsèquement liées, faisant de l’agriculture un véritable pilier de développement durable et de justice sociale.
La politique hydraulique et l’agriculture intégrée
Le Président Kaïs Saïed a souligné que plusieurs barrages et oueds étaient en situation de délabrement, citant en particulier le barrage Lakhmess à Siliana, dont la capacité avait été réduite par la négligence et l’érosion. Les lacs de montagne, envahis par les sédiments depuis les années 1970, témoignent d’un désinvestissement historique qui menace directement la sécurité hydrique et la résilience agricole du pays.
Le Président a insisté sur la nécessité d’un entretien régulier et d’une modernisation des infrastructures, affirmant que l’eau constitue non seulement une ressource économique mais aussi un levier stratégique pour la sécurité alimentaire, la stabilité sociale et la résilience face aux changements climatiques.
Parallèlement, la politique agricole ne se limite pas à la production ou à la commercialisation. Elle intègre la gestion des ressources hydriques et des intrants essentiels tels que les engrais et l’huile. Kaïs Saïed a rappelé l’importance de prioriser la distribution locale afin de garantir l’accès des petits producteurs et des citoyens aux produits agricoles essentiels, en limitant la spéculation et les monopoles. Cette approche traduit une vision intégrée où chaque facteur, qu’il soit agricole ou hydrique, influence la stabilité des autres. Elle repose sur la combinaison de trois principes fondamentaux : justice distributive et protection des plus vulnérables, action étatique proactive et directe, et planification stratégique à long terme. Des mesures concrètes soutiennent cette vision : suivi des récoltes et des stocks, distribution prioritaire des engrais dans les zones les plus touchées et maintenance régulière des barrages et oueds. Ainsi, l’action publique dépasse la dimension technique pour devenir un instrument de souveraineté nationale et de valorisation économique durable.
Implications sociopolitiques et vision de l’État
Sur le plan sociopolitique, la posture présidentielle de Kaïs Saïed redéfinit de manière significative le rôle de l’État en Tunisie. Loin d’être une entité abstraite ou purement bureaucratique, l’État est envisagé comme un acteur incarné et actif, présent au cœur des dynamiques sociales et économiques, capable d’intervenir directement pour corriger les déséquilibres, sécuriser les ressources vitales et anticiper les vulnérabilités structurelles qui peuvent fragiliser la société. Cette approche traduit une conception de l’action publique fondée sur la prévoyance et la planification stratégique : les crises ne sont plus simplement gérées de manière réactive, mais anticipées grâce à une coordination étroite entre les politiques agricoles, hydriques et économiques. L’objectif est de garantir la continuité des services essentiels, de préserver les moyens de subsistance des citoyens et de sécuriser l’approvisionnement en produits agricoles et en ressources hydriques.
Cette vision rejoint les analyses classiques de Max Weber sur l’autorité légitime, selon lesquelles le pouvoir de l’État s’exerce non seulement par la loi et les règlements, mais également par sa capacité à maintenir l’ordre social et à assurer une justice économique tangible. Kaïs Saïed enrichit ce cadre théorique d’une dimension prospective et proactive : il s’agit non seulement de répondre aux besoins actuels, mais aussi de préparer le pays aux défis futurs, de protéger les générations à venir et de renforcer la souveraineté nationale face aux pressions internes et externes.
La réunion avec le ministre de l’Agriculture illustre parfaitement cette conception intégrée de l’action publique. Les questions de gestion de l’eau, de modernisation des barrages, de distribution des engrais et de commercialisation des produits agricoles ne sont pas abordées de manière isolée, mais considérées comme un ensemble interdépendant, où chaque secteur influe sur la stabilité des autres. La réussite de cette politique repose sur un État actif, responsable et incarné, capable de protéger les plus vulnérables tout en assurant la planification à long terme. La gouvernance envisagée par le Président combine urgence et vision stratégique, offrant ainsi une feuille de route cohérente pour un développement durable, équitable et résilient, où justice sociale, sécurité alimentaire et résilience climatique sont pleinement intégrées dans une approche nationale globale.
