Lorsque tombe le crépuscule et que les premières lueurs du Ramadan enveloppent les villes tunisiennes d’une douceur feutrée, un autre rituel s’installe, presque immuable. Après l’iftar ( rupture du jeûne) , les foyers se taisent un instant, suspendus entre convivialité et recueillement, puis les écrans s’illuminent. Dans cette pénombre habitée, la fiction prend le relais du réel. Elle s’invite dans les salons, dans les cafés, sur les téléphones, et tisse, soir après soir, un récit collectif où chacun croit reconnaître un fragment de sa propre vie.
Les feuilletons ramadanesques ne sont pas de simples divertissements. Ils sont devenus, au fil du temps, un miroir sensible de la société tunisienne, un espace où les tensions, les contradictions et les silences prennent forme. On y rit, on s’indigne, on débat. Mais parfois, plus profondément, on y découvre ce que l’on préférait taire.
Cette année encore, plusieurs productions ont placé au cœur de leurs intrigues la violence faite aux femmes. Non plus en arrière-plan, mais comme une réalité centrale, insistante, presque obsédante. Violence psychologique au sein du couple, humiliations quotidiennes, domination économique, voire féminicides : la fiction ose désormais nommer ce qui, longtemps, relevait de l’intime et du tabou.
Dans ces récits, les figures féminines apparaissent souvent prises dans des dynamiques d’emprise. Une épouse subit des humiliations répétées sous le regard silencieux de ses enfants. Une autre, pourtant instruite et active, voit son autonomie financière confisquée par un conjoint qui contrôle ses revenus. Ailleurs, une intrigue tragique se construit autour d’un meurtre conjugal, rappelant avec brutalité une réalité bien ancrée dans les statistiques nationales.
Quand la fiction rejoint la réalité
Ce que donnent à voir ces séries dépasse le cadre du drame télévisuel. Elles révèlent une vérité plus dérangeante : la violence ne se limite ni aux milieux défavorisés ni aux espaces marginalisés. Elle traverse les classes sociales, touche des femmes instruites, actives, insérées dans des foyers en apparence équilibrés.
Dès lors, la question ne peut être réduite à des facteurs économiques. Elle renvoie à des constructions plus profondes : l’éducation, la socialisation, les représentations culturelles du pouvoir, du couple et de la place des femmes.
En cela, les feuilletons ramadanesques jouent un rôle ambivalent. Ils ouvrent un espace de discussion inédit, où des sujets longtemps confinés à la sphère privée deviennent matière à débat public. Dans les cafés, sur les réseaux sociaux ou autour des tables familiales, les scènes marquantes sont disséquées, commentées, parfois contestées. La fiction agit alors comme un révélateur, mettant en lumière des réalités invisibles.
Mais cette exposition soulève une question essentielle : montrer la violence, est-ce la dénoncer ou risquer de la banaliser ? Lorsque ces scènes deviennent un ressort dramatique récurrent, sans mise en perspective ni recul critique, elles peuvent contribuer à normaliser ce qu’elles prétendent condamner. L’enjeu est donc de taille : faire de la fiction un outil de conscience, et non un simple spectacle de la souffrance.
Cette problématique a d’ailleurs été largement soulevée dans le champ journalistique. La journaliste Latifa Ben Amara, dans les colonnes du journal Essahafa durant le Ramadan 2025, alertait déjà sur les dérives de certaines productions, pointant leur tendance à instrumentaliser la violence dans une logique d’audience, au risque de véhiculer des images déformées de la famille et de la femme tunisienne.
Plus largement, les sciences sociales offrent des clés de lecture éclairantes. Le psychologue Albert Bandura, à travers la théorie de l’apprentissage social, a montré combien l’observation et l’imitation influencent les comportements. Exposés de manière répétée à des scènes de violence, notamment lorsqu’elles ne sont ni sanctionnées ni déconstruites, les individus — en particulier les plus jeunes — peuvent intégrer ces modèles comme des normes implicites.
Amani Seghaier : la psychologie sociale au service de la compréhension des violences
Psychologue sociale exerçant dans le gouvernorat de Nabeul, Amani Seghaier analyse depuis plusieurs années les violences faites aux femmes et leurs conséquences sur la santé mentale et sociale. Elle souligne que ces violences ne se limitent pas aux milieux défavorisés et concernent aussi des femmes instruites, salariées, et vivant dans des foyers stables.
Selon elle, les formes les plus répandues restent psychologiques et économiques. La violence psychologique se manifeste par humiliations, menaces, pression émotionnelle et dévalorisation quotidienne. La violence économique inclut le contrôle des revenus, le refus de contribuer aux dépenses du foyer ou la privation de ressources nécessaires à la vie quotidienne.
« Il arrive que le mari perçoive un salaire régulier – par exemple 1500 dinars – mais refuse de payer le loyer ou les factures. La femme se retrouve alors sous pression permanente, et ce type de violence invisible laisse des séquelles durables », explique la psychologue.
La violence ne se limite pas à un problème de pauvreté ou de milieu social. Elle touche également les familles urbaines et instruites, démontrant que l’éducation et la socialisation jouent un rôle central dans la reproduction de ces comportements.
Les chiffres confirment ce constat : selon des études menées sur un échantillon représentatif de 2000 femmes en Tunisie, 44,4 % ont subi des violences psychologiques, 26,7 % des violences verbales, 15,6 % des violences sexuelles, 11,4 % des violences économiques et 5,3 % des violences physiques. Ces données montrent que les violences invisibles sont largement plus répandues que les violences physiques, mais elles sont tout aussi destructrices.
Amani Seghaier insiste sur le rôle de la culture et de l’éducation pour prévenir ces violences. Elle souligne que certaines attitudes dominantes sont reproduites parce qu’elles sont intégrées dès l’enfance dans les modèles éducatifs.
« Si une personne n’a pas été sensibilisée au respect et à l’égalité, elle peut reproduire des comportements violents sans même en prendre conscience », précise-t-elle.
Pour elle, la lutte contre la violence faite aux femmes exige une mobilisation collective : application des lois, accompagnement des victimes, éducation des jeunes et sensibilisation des familles. La prévention doit passer par l’école, la culture et la diffusion de valeurs d’égalité et de respect.
« La violence contre les femmes est un phénomène social complexe. La société doit être mobilisée pour transformer les mentalités et construire des relations basées sur le respect et la responsabilité partagée », conclut Amani Seghaier.
Une représentation féminine encore inégalitaire
Au-delà des intrigues, la question de la représentation des femmes dans la fiction tunisienne reste posée. Une étude réalisée par la HAICA en partenariat avec le CSA et rendue publique en décembre 2017, portant sur des fictions diffusées durant le Ramadan 2015, met en évidence des déséquilibres persistants et une réalité qui ne change pas jusqu’à nos jours.
Les femmes y demeurent minoritaires, représentant à peine 41 % des personnages principaux et secondaires, et encore moins si l’on considère l’ensemble des rôles. Cette marginalisation se prolonge en coulisses, où les postes de décision restent majoritairement occupés par des hommes.
Surtout, les rôles féminins restent fortement marqués par les stéréotypes. Les femmes sont fréquemment associées à la sphère domestique, décrites comme émotives ou dépendantes, tandis que leur image demeure souvent liée à l’apparence ou à la séduction. Plus troublant encore, elles sont proportionnellement plus représentées dans des situations négatives ou déviantes.
Dans la mécanique narrative, elles apparaissent souvent comme des figures passives, objets de l’action plutôt que sujets agissants. Les intrigues se construisent autour d’elles, mais rarement par elles, et les dénouements profitent majoritairement aux personnages masculins.
Ce décalage est d’autant plus frappant que la société tunisienne a connu, ces dernières décennies, des avancées significatives en matière de droits des femmes. Entre évolution sociale et inertie culturelle, la fiction semble encore hésiter.
Une violence massive mais encore sous-déclarée
Derrière ces représentations se dessine une réalité autrement plus alarmante. En Tunisie, la violence faite aux femmes demeure largement répandue. Les enquêtes nationales indiquent qu’une très grande majorité de femmes déclarent avoir subi au moins une forme de violence au cours de leur vie, qu’elle soit physique, psychologique, économique ou sexuelle.
Les chiffres récents confirment l’ampleur du phénomène. La ligne d’écoute nationale 1899 a enregistré des milliers d’appels en 2025, dont une part importante de cas avérés. Pourtant, ces données ne reflètent qu’une fraction de la réalité. La peur, la pression sociale et la défiance envers les institutions continuent de freiner le signalement.
Le féminicide, forme la plus extrême de cette violence, reste une tragédie récurrente. Chaque cas rappelle que derrière les statistiques se trouvent des vies brisées, des familles détruites, et une violence profondément enracinée dans les rapports sociaux.
La loi et ses limites
L’adoption de la loi n°58 en 2017 a constitué une avancée majeure, en reconnaissant les différentes formes de violence et en proposant une approche globale fondée sur la prévention, la protection et la sanction.
Mais le cadre légal, aussi ambitieux soit-il, ne suffit pas. Son application reste entravée par des obstacles institutionnels et des résistances sociales. Une part importante des victimes ne bénéficie pas d’un accompagnement complet, et le silence continue de prévaloir dans de nombreux cas.
Entre culture et transformation sociale
On peut dire au final que la présence croissante de la violence dans les œuvres de fiction témoigne néanmoins d’une mutation culturelle. En donnant à voir ce qui était invisible, ces récits participent à briser le silence.
Les feuilletons du Ramadan deviennent ainsi le théâtre d’une tension profonde : celle qui oppose un héritage patriarcal encore vivace aux aspirations contemporaines à l’égalité et à la dignité.
La fiction ne met pas fin à la violence. Mais elle a ce pouvoir singulier : celui de rendre visible, de susciter le débat, d’ébranler les certitudes. Elle peut contribuer à déplacer les regards, à interroger les normes, à ouvrir des brèches dans les silences collectifs.
Sous les lumières des écrans, la société tunisienne se regarde elle-même, avec ses contradictions, ses fragilités et ses espoirs. Et dans ce face-à-face, une question demeure : que faisons-nous de ce que nous voyons ?
Car si la fiction ne change pas le réel à elle seule, elle peut, au moins, amorcer ce mouvement essentiel : transformer le silence en parole, et la parole en prise de conscience.
Mona Ben Gamra
