Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
La Tunisie traverse aujourd’hui un moment économique particulier, non pas parce qu’elle vit une crise de plus, mais parce que le monde autour d’elle a changé de nature. Les anciennes certitudes se sont effondrées les unes après les autres. L’énergie n’est plus seulement une marchandise, elle est devenue un instrument de puissance. Le blé, les engrais, le transport maritime, les taux d’intérêt, les dettes publiques et même les routes commerciales sont désormais soumis aux secousses d’un ordre international instable. Dans ce monde plus dur, plus fragmenté et plus coûteux, un pays comme la Tunisie ne peut plus se contenter de gérer le quotidien. Il doit penser son avenir économique avec lucidité, courage et sens du réel.
Depuis plusieurs années, l’économie tunisienne avance à petits pas, comme si elle portait un poids trop lourd pour retrouver pleinement son rythme. La croissance existe, mais elle reste modeste. La Banque africaine de développement a relevé que la croissance tunisienne est passée de 0,4% en 2023 à 1,4% en 2024, avec une projection de 2,9% pour 2025, tandis que l’inflation devait progressivement reculer après des niveaux élevés. Ces chiffres disent une chose simple : le pays ne s’effondre pas, mais il ne décolle pas non plus. Il résiste plus qu’il ne transforme. Il respire, mais il n’a pas encore retrouvé le souffle long d’une économie capable de créer massivement de l’emploi, de l’investissement et de la confiance.
Le problème tunisien ne se limite donc pas à un taux de croissance ou à un déficit budgétaire. Il est plus profond. Il touche au modèle même de développement. Pendant longtemps, nous avons vécu sur un équilibre fragile : une administration importante, des subventions nécessaires mais coûteuses, un tourisme sensible aux crises, une industrie exportatrice utile mais insuffisamment montée en gamme, une agriculture dépendante de la pluie et une jeunesse formée qui ne trouve pas toujours sa place. Le résultat est connu : beaucoup d’attente, beaucoup de frustration, beaucoup de talents qui partentet une société qui commence à douter de la promesse économique nationale.
Un pays sous pression dans un monde sans indulgence
La Tunisie ne vit pas ses difficultés dans un vide. Elle les vit dans un monde où les marges de manœuvre des petits pays se réduisent. L’OCDE estime que les pressions inflationnistes mondiales restent fortes, notamment à cause des prix de l’énergie, et prévoit une inflation du G20 autour de 4,0% en 2026 avant un repli attendu en 2027. Cela signifie que les importations restent chères, que les banques centrales demeurent prudentes, que le crédit international n’est pas bon marché et que les pays endettés doivent faire preuve d’une grande discipline. Pour la Tunisie, importatrice d’énergie et dépendante de plusieurs produits stratégiques venus de l’extérieur, ces tensions ne sont pas théoriques, elles se voient dans les prix, dans le budget de l’État, dans la balance commerciale et dans la vie quotidienne des ménages.
La pression est d’autant plus forte que l’État tunisien est appelé à tout faire en même temps. Il doit soutenir le pouvoir d’achat, payer les salaires, financer les services publics, importer les produits essentiels, honorer la dette, entretenir les infrastructures, aider les entreprises, investir dans les régions et rassurer les citoyens. Or aucune économie ne peut durablement réussir si elle transforme l’État en pompier permanent. L’urgence est nécessaire quand le feu est là, mais elle ne peut pas devenir une méthode de gouvernement économique. À force de traiter les symptômes, on oublie parfois la maladie : une faiblesse persistante de la production, une lenteur administrative, un investissement privé insuffisant, une méfiance entre l’État et les acteurs économiques et un marché du travail incapable d’absorber dignement les jeunes diplômés.
Il serait pourtant injuste de dire que la Tunisie ne possède pas d’atouts. Elle en possède beaucoup. Sa position géographique est exceptionnelle, proche de l’Europe, ouverte sur l’Afrique, au cœur de la Méditerranée. Son capital humain reste l’un de ses grands avantages. Ses ingénieurs, ses médecins, ses techniciens, ses universitaires, ses artisans et ses entrepreneurs sont reconnus. Elle dispose d’une base industrielle réelle dans le textile, les composants automobiles, l’électrique, l’aéronautique, les services numériques, l’agroalimentaire et la pharmacie. Elle possède aussi un potentiel touristique, agricole et culturel considérable. La question n’est donc pas de savoir si la Tunisie a des cartes en main. La vraie question est de savoir pourquoi elle les joue si lentement.
Les nouvelles perspectives : produire, connecter, faire confiance
Les nouvelles perspectives économiques de la Tunisie ne viendront pas d’un miracle extérieur. Elles viendront d’un changement de regard. Il faut d’abord remettre la production au centre. Un pays ne peut pas vivre seulement de consommation, d’importation et d’endettement. Il doit produire davantage, transformer davantage, exporter davantage. L’huile d’olive, par exemple, montre bien cette contradiction : la Tunisie produit un bien de grande valeur, mais elle laisse parfois une partie importante de cette valeur à d’autres lorsqu’elle exporte sans marque forte, sans conditionnement ambitieux, sans récit commercial international. La même logique vaut pour l’agriculture, le textile, les dattes, les produits de la mer, les services numériques ou les compétences d’ingénierie. Ce n’est pas seulement produire qui compte, c’est capter la valeur.
Il faut ensuite connecter le pays. La Banque mondiale insiste sur l’amélioration de la connectivité comme voie vers une croissance plus forte en Tunisie. Ce mot peut sembler technique, mais il est très concret. Connecter, c’est rendre les ports plus efficaces, les routes plus fiables, les douanes plus rapides, les régions mieux reliées, les administrations plus numériques, les investisseurs mieux accompagnés. Une entreprise ne cherche pas seulement une main-d’œuvre compétente, elle cherche un environnement où les décisions sont rapides, où les règles sont lisibles, où les marchandises circulent, où les retards ne tuent pas les opportunités.
Il faut enfin restaurer la confiance. C’est peut-être le chantier le plus difficile, mais aussi le plus décisif. La confiance ne se décrète pas dans un discours. Elle se construit par la stabilité des règles, la justice fiscale, la transparence administrative, la lutte contre la corruption, le respect de l’initiative privée et la protection des plus faibles. L’entrepreneur ne doit pas être considéré comme un suspect permanent, le fonctionnaire ne doit pas être transformé en bouc émissaire, le salarié ne doit pas être réduit à un coût, et le jeune diplômé ne doit pas être condamné à choisir entre l’attente et l’exil.
La Tunisie est aujourd’hui au bord d’un choix. Elle peut continuer à gérer la rareté, à attendre la prochaine bonne saison touristique, la prochaine pluie, le prochain financement ou la prochaine accalmie internationale. Ou bien elle peut décider de construire une économie plus productive, plus juste et plus ouverte sur les nouvelles réalités du monde. La première voie prolonge la fatigue. La seconde exige du courage, mais elle rend l’avenir possible.
Car au fond, l’économie n’est pas seulement une affaire de chiffres, elle est une affaire de confiance collective. Un pays avance quand ses citoyens sentent que leurs efforts ont un sens, que le travail peut améliorer la vie, que l’école mène quelque part, que l’entreprise peut grandir sans humiliation, que l’État protège sans étouffer, et que l’avenir n’est pas réservé à ceux qui partent. La Tunisie n’a pas besoin de rêver plus fort. Elle a besoin de décider plus clairement. Son avenir économique commencera le jour où elle cessera d’attendre que le monde redevienne favorable, et choisira enfin de devenir elle-même plus forte.
