Par Ahmed NEMLAGHI
La visite inopinée effectuée par le Président de la République, Kaïs Saïed, à Douar Hicher, dimanche soir, apparaît comme une nouvelle illustration de l’attention particulière qu’il affirme accorder aux préoccupations quotidiennes des citoyens, notamment dans les régions confrontées à des difficultés sociales et économiques persistantes.
À travers cette descente de terrain, le Chef de l’État a voulu, une nouvelle fois, privilégier le contact direct avec les habitants afin de prendre connaissance des réalités vécues par une partie importante de la population. Les échanges qu’il a eus avec plusieurs citoyens ont porté sur des questions touchant directement la vie quotidienne : infrastructures dégradées, insuffisances des services publics, difficultés d’accès aux soins, problèmes de transport, chômage, précarité sociale et dégradation des conditions de vie.
Cette démarche s’inscrit dans une approche politique que le Président de la République met régulièrement en avant depuis son accession au pouvoir, fondée sur la proximité avec les citoyens et sur la nécessité de replacer les préoccupations sociales au centre de l’action publique. À plusieurs reprises, Kaïs Saïed a insisté sur le fait que les politiques publiques ne peuvent être évaluées uniquement à travers les indicateurs macroéconomiques ou les équilibres budgétaires, mais également à travers leur impact concret sur les conditions de vie des Tunisiens.
La question sociale au centre du discours présidentiel
Lors de cette visite, le Président de la République a réaffirmé la nécessité d’apporter des réponses concrètes aux attentes des citoyens, aussi bien en matière d’infrastructures que dans le fonctionnement des services publics.
Au-delà des constats de terrain, cette visite intervient dans un contexte où la question sociale occupe une place centrale dans le discours officiel, notamment face aux difficultés économiques, à la hausse du coût de la vie et aux attentes croissantes des catégories les plus vulnérables.
Depuis plusieurs mois, les autorités mettent en avant une série de réformes présentées comme destinées à renforcer la justice sociale, améliorer les mécanismes de protection des catégories fragiles et corriger certaines situations de précarité professionnelle accumulées au fil des années.
Dans ce cadre, l’État poursuit notamment les programmes d’assistance sociale destinés aux familles démunies, à travers des dispositifs tels que le programme Amen Social, tout en maintenant certains mécanismes de solidarité nationale comme la Contribution sociale de solidarité (CSS), destinée au financement des politiques de protection sociale.
Réformes du travail et lutte contre la précarité
Parmi les réformes les plus marquantes engagées récemment figure la révision du Code du travail, présentée par les autorités comme une étape importante dans la lutte contre la précarité de l’emploi. Les nouvelles dispositions introduites consacrent désormais le contrat à durée indéterminée comme principe général dans les relations de travail, tandis que le recours à la sous-traitance a été supprimé dans plusieurs secteurs, dans l’objectif affiché de limiter les formes d’emploi jugées instables ou abusives.
Ces réformes s’inscrivent dans la volonté affichée par le pouvoir de rééquilibrer les rapports de travail au profit des salariés et de renforcer les garanties sociales dans un contexte marqué par l’augmentation du chômage et la fragilisation de nombreuses catégories professionnelles.
Le Président Kaïs Saïed a d’ailleurs régulièrement dénoncé les formes d’exploitation économique et les mécanismes de précarisation de l’emploi qu’il considère comme contraires à la dignité humaine et aux principes de justice sociale.
La régularisation des ouvriers des chantiers
Parallèlement à ces réformes, le décret n°2025-459 du 19 novembre 2025 avait pour finalité d’apporter des solutions attendues concernant la situation des ouvriers des chantiers âgés de 45 à 55 ans. Cette catégorie de travailleurs se trouvait depuis plusieurs années dans une situation particulièrement difficile, souvent privée de stabilité professionnelle, de couverture sociale suffisante et de perspectives de retraite. Le nouveau texte prévoit désormais leur intégration progressive dans un cadre professionnel et social plus stable, tout en instaurant des mécanismes de prise en charge adaptés à leur situation.
Le décret prévoit également que toute personne atteignant l’âge de 60 ans puisse bénéficier d’une allocation mensuelle équivalente au salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), lorsque cette allocation est supérieure à la pension de vieillesse dont elle pourrait bénéficier.
Cette mesure apparaît comme une tentative de répondre à une revendication sociale ancienne, dans un contexte où l’absence de prise en charge des ouvriers âgés de 45 à 55 ans dans les dispositifs précédents avait suscité de nombreuses critiques.
Pour plusieurs observateurs, ces réformes traduisent la volonté des autorités de renforcer progressivement les mécanismes de protection sociale et de limiter les formes de marginalisation économique touchant certaines catégories vulnérables.
Nouvelles garanties pour les ouvrières agricoles
Quant aux ouvrières agricoles qui étaient livrées à elles-mêmes, un nouveau décret-loi visant à renforcer la protection sociale des ouvrières agricoles a été publié dans le Journal officiel de la République tunisienne (JORT) le 23 octobre 2024, dans le but de leur apporter un certain nombre de garanties. Ce dispositif leur garantit en effet, l’accès à plusieurs prestations incluant l’assurance maladie, la pension de vieillesse et d’invalidité, l’assurance contre les accidents de travail, ainsi que des pensions et des congés de maternité. Les ouvrières bénéficieront également de transferts mensuels dans le cadre du programme AMEN social. Pour soutenir cette initiative, un fonds de protection sociale dédié aux ouvrières agricoles prendra en charge une partie des frais de transport et contribuera au financement des programmes d’inclusion économique et de protection sociale visant cette catégorie professionnelle. Dans le cadre des orientations prévues par la loi de Finances 2025, les autorités tunisiennes ont annoncé la création d’un fonds dédié à la protection et à l’inclusion économique des ouvrières agricoles, avec pour objectif de renforcer leur couverture sociale et d’améliorer leurs conditions de travail et de vie.
Ce mécanisme vise également à favoriser une meilleure intégration des ouvrières agricoles dans le tissu économique national, en les considérant comme de véritables actrices du développement et de la production agricole.
Le fonds sera alimenté par plusieurs sources de financement, notamment une contribution de l’État estimée à 5 millions de dinars, une taxe de 1% sur les primes d’assurance, une redevance de 5 dinars appliquée aux certificats de visite technique perçue par l’Agence technique des transports terrestres, ainsi que 10% des recettes provenant des amendes liées aux infractions routières.
Dans le même cadre, l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant sera chargée d’accompagner les ouvrières agricoles dans la conception et la réalisation de projets économiques, qu’ils soient individuels, collectifs ou familiaux. Cet accompagnement couvrira notamment les phases de formation, d’encadrement, de préparation des dossiers et d’élaboration des études de faisabilité, en coordination avec les différentes structures concernées.
Les projets portés par les ouvrières agricoles pourront également bénéficier des dispositifs publics de formation professionnelle et d’appui à l’emploi, afin de favoriser leur autonomisation économique et leur insertion durable dans le circuit productif.
Par ailleurs, les petites entreprises créées par des ouvrières agricoles, notamment dans le cadre familial ou coopératif, pourront accéder à des mécanismes de soutien financier à travers les ressources du fonds de protection sociale.
La Banque Tunisienne de Solidarité contribuera également au financement des projets inscrits dans le cadre du programme d’inclusion économique, soit à travers ses propres lignes de financement, soit via des ressources complémentaires mobilisées dans le cadre des politiques publiques de soutien aux catégories vulnérables.
Développement, ressources nationales et lutte contre la corruption
Au cours de sa visite à Douar Hicher, Kaïs Saïed a également insisté sur le fait que la Tunisie dispose de ressources naturelles importantes, ainsi que de compétences humaines capables de contribuer pleinement au développement du pays.
Le Chef de l’État a toutefois estimé que la réalisation de cet objectif demeure étroitement liée à la poursuite des efforts de réforme et d’assainissement des institutions publiques.
Depuis plusieurs années, la lutte contre la corruption constitue l’un des axes centraux du discours présidentiel. Kaïs Saïed considère régulièrement que les difficultés économiques et sociales du pays ne résultent pas uniquement du manque de ressources, mais également de l’existence de réseaux d’influence, de pratiques de corruption et de mécanismes de pression qu’il accuse d’avoir affaibli les institutions de l’État.
Dans cette optique, le Président de la République insiste sur la nécessité de préserver les institutions publiques de toutes les formes de clientélisme, de spéculation et de manipulation économique qu’il estime contraires à l’intérêt national.
Il affirme également que le redressement économique et social du pays ne pourra être pleinement réalisé qu’à travers une gouvernance fondée sur la transparence, la responsabilité et le respect de la loi.
Une volonté de restaurer la confiance entre l’État et les citoyens
La multiplication des visites de terrain du Président de la République traduit aussi une volonté politique de réduire la distance entre les institutions et les citoyens.
Dans plusieurs régions du pays, les attentes demeurent importantes concernant l’amélioration des services publics, l’accès à l’emploi, le développement régional et les infrastructures de base.
À travers ce type de déplacements, le Chef de l’État administre l’irréfutable preuve qu’il est attentif aux préoccupations des catégories populaires, réaffirmant le rôle social de l’État dans un contexte marqué par les tensions économiques et les difficultés budgétaires.
Cette approche s’inscrit dans une vision plus large défendue par Kaïs Saïed, selon laquelle l’État doit demeurer le principal garant de la justice sociale, de la cohésion nationale et de la protection des catégories les plus fragiles.
Les défis restent considérables
Malgré les réformes engagées et les orientations affichées, les défis auxquels fait face la Tunisie demeurent importants.
Le chômage, particulièrement chez les jeunes diplômés, les disparités régionales, les difficultés du système de santé, les pressions inflationnistes et les contraintes budgétaires continuent d’alimenter les inquiétudes sociales dans plusieurs régions.
De nombreuses attentes persistent également concernant l’amélioration des infrastructures publiques, la modernisation des services administratifs et la relance de l’investissement créateur d’emplois.
Dans ce contexte, plusieurs observateurs estiment que la réussite des réformes annoncées dépendra surtout de leur capacité à produire des résultats concrets et perceptibles dans la vie quotidienne des citoyens.
Au-delà des discours et des annonces, c’est donc la question de l’efficacité réelle des politiques publiques sur le terrain qui demeure aujourd’hui au centre des attentes sociales.
La visite de Douar Hicher apparaît ainsi comme un message politique fort visant à réaffirmer que la question sociale reste, dans la vision du Président de la République, l’un des principaux chantiers de l’État tunisien dans les années à venir.
