C’est l’été : des milliers d’unions ont lieu chaque année en cette saison estivale très estimée par les couples qui ont choisi de s’unir. Quoique le taux du célibat tende à la hausse chez nous alors que celui des divorces ne cesse de s’accroître, il y aura toujours des mariages chez nous. Pourtant, on remarque qu’il existe un changement notable dans les comportements matrimoniaux en Tunisie, avec un recul du mariage traditionnel ou civil, notamment chez les jeunes.
Selon des données récentes fournies en 2026 par l’Institut National de la Statistique (INS) et par d’autres sources fiables, le nombre de contrats de mariage a diminué de 12,2% entre 2019 et 2023, passant de 83.105 à environ 73.000 mariages. En 2024, il y a eu 70.942 mariages contre 78.115 en 2023, soit une baisse d’environ 10% (plus de 8.000 unions en moins). Quant au taux de divorce, il a augmenté de 30% en dix ans, passant de 13.000 cas à près de 17.000 par an. Cette baisse s’expliquera peut-être par la conjoncture économique que nous vivons depuis des décennies et notamment par la cherté de la vie marquée par une hausse vertigineuse des prix des biens et des services. Ce qui fait abandonner ou retarder souvent l’idée de se marier chez bon nombre de nos jeunes. La peur de l’échec fait parfois hésiter les célibataires de conclure un acte de mariage.
Des traditions coûteuses
Dès lors, il s’avère que la situation actuelle pousse certains couples à serrer la ceinture en optant pour la formule «Mariez-vous pauvres, Dieu vous enrichira». D’autres, en revanche, trop attachés à la tradition, ne lésinent pas sur les dépenses occasionnées par le mariage, qu’il soit civil ou traditionnel. Ainsi, joie et bonheur ont rendez-vous chaque été avec les mariés et leurs familles. Mais à quel prix ?
Le mariage traditionnel est devenu un calvaire pour la majorité de nos jeunes célibataires qui ont choisi de convoler en justes noces. Ce terme «noces» rappelle toute une série de cérémonies à célébrer une fois qu’on s’est décidé à se marier. D’ailleurs, de telles cérémonies font partie de la tradition à telle enseigne qu’on ne peut pas s’en passer. Il y a donc «les noces» (la cérémonie de mariage), précédées (des) et suivies par «les nuits de noces» (les rituels qui y sont reliés et organisés avant et après le jour du mariage), pour arriver enfin au «voyage de noces» (devenu banal chez nous). Et dire que chacune de ces cérémonies est l’occasion de dépenses énormes que les familles des mariés doivent engager, histoire de satisfaire les invités qui ne sont jamais comblés et d’éviter d’être la risée et l’objet de médisance des voisins.
C’est ainsi qu’il faut penser jusqu’au moindre détail lors du choix de la salle des fêtes, aux modèles d’invitations à envoyer, aux différents repas à présenter aux invités, aux animations qui vont étoffer les soirées des noces, aux habits des noces (costumes du marié et robes et accessoires de la mariée, cette fameuse «kissoua» dont rêve chaque fille), à la décoration de la voiture de la mariée et au fleuriste qui va procurer le grand bouquet et faire le décor de la chaise nuptiale, à la troupe musicale à engager pour animer la soirée et au photographe qui va prendre les photos… Tout cela se paie et souvent à des prix prohibitifs. Même les couples qui ont opté pour une simple cérémonie organisée à la mairie de la ville n’échappent pas à la règle : ils doivent suer sang et eau, souvent pendant plusieurs années, pour parvenir au bout du calvaire et voir enfin leurs rêves réalisés.
Préparatifs et cérémonies : l’essentiel est de fairecomme ou mieux que les autres
Les préparatifs du mariage peuvent s’étendre sur des années : cela dépend des choix faits par le couple comme ils peuvent être tributaires des caprices et des exigences de la future épouse et de sa famille auxquelles le prétendant doit se plier. La mode et les apparences peuvent aussi déterminer la nature des achats dont certains peuvent s’avérer inutiles. La tentation est souvent trop forte devant les promotions faites par les grandes surfaces, les foires des meubles ou les magasins d’électroménagers. Les jeunes fiancés n’hésitent pas non plus à recourir aux banques pour se procurer un crédit en vue de satisfaire des besoins pressants ou imprévus. Inutile de chercher si telles ou telles dépenses sont nécessaires ou superflues : l’essentiel est de faire mieux et de se distinguer. Qu’il soit du côté du fiancé ou de la fiancée, la facture est toujours salée, du fait que les prix flambent chaque année davantage.
Prenons quelques exemples de préparatifs. D’abord, une fois la date du mariage fixée, il faut chercher vite la salle des fêtes qui soit disponible le jour J. Ces salles sont généralement réservées plusieurs mois avant la date du mariage. Pour la nuit des noces, certains réservent dans un hôtel, ce qui revient souvent plus cher. Le prix de location d’une salle des fêtes varie selon les services fournis et le luxe des lieux, se situant en moyenne entre 3.000 et 7.000 dinars. Parfois, la réservation tient d’une véritable prouesse, tellement les salles sont prises d’assaut même deux années avant. Ensuite, il faut penser à l’orchestre et aux chanteurs qui vont animer la soirée dont le cachet dépend du degré de la cote de popularité de tel ou tel chanteur. Une troupe de musique avec deux chanteurs peut exiger jusqu’à 6.000 dinars ; ce chiffre augmente évidemment avec le nombre de chanteurs. La location de la robe de mariée peut dépasser les trois millions, sans compter les accessoires (bijoux, coiffure, maquillage, bouquet…). Il faut aussi débourser pour le photographe, le cameraman et le décorateur. Entre tous ces prestataires de service, il faut compter entre 2.000 et 3.000 dinars. Les boissons, les gâteaux et les salés demandent souvent une grande somme d’argent, du fait que l’on a toujours tendance à présenter les meilleurs gâteaux de mariage qui se trouvent sur le marché. La voiture qui va conduire les mariés jusqu’à la salle des fêtes et les ramener au foyer conjugal ou à l’hôtel à la fin de la soirée est payée assez cher,surtout quand il s’agit de l’une de ces limousines destinées à la location. Un voyage de noces ou un séjour d’une semaine à passer dans un hôtel au bord de la mer fait toujours partie du programme et là encore, il faut mettre le paquet. Pour tous ces préparatifs, les plus nantis, optant pour un grand luxe de détails, doivent sans doute casquer plus. Il faut tenir compte d’autres dépenses imprévisibles qui peuvent gonfler l’addition. N’additionnez surtout pas les prix avancés ci-dessus pour ne pas être choqués !
Les couples qui envisagent de se marier cet été sont certainement en train de faire leurs ultimes achats pour être fin prêts le jour J, après avoir conclu les contrats avec la salle des fêtes et la troupe musicale. Demandez-leur combien ils ont déjà dépensé en préparatifs, ils ne sauraient vous répondre avec exactitude car ils auront dépensé sans compter. Mais disons que le mariage traditionnel chez nous pourrait frôler les 60.000 dinars au prix courant. Il y a de quoi décourager pas mal de nos jeunes d’envisager le mariage et les convaincre d’opter pour le célibat. Cependant, ceux qui y recourent avec audace doivent payer la facture.
Un mariage, pourvu que ça dure…
Cependant, selon les études réalisées ces dernières années, on remarque que la plupart des jeunes Tunisiens boudent le mariage, étant donné que les chiffres du célibat entre 34 et 45 ans explosent. En effet, chez nous, le célibat ne cesse de prendre de l’ampleur parmi une jeunesse en âge de mariage, mais qui lui tourne le dos pour des raisons multiples. Plus de 2.400.000 jeunes femmes entre 34 et 45 ans, ne sont pas mariées, soit 60% de la population féminine en Tunisie. Quant aux hommes, ils sont 81% de la même tranche d’âge à être célibataires.Selon certains psychologues, il semble difficile pour la majorité des jeunes couples de persévérer dans la vie conjugale. En effet, habitués à un train de vie plus extraverti, plus libre, ils refusent de se trouver privés de leur liberté, et pris au piège du mariage qui exige une certaine stabilité, une présence continue, une responsabilité et un dévouement pour l’autre. C’est pourquoi ils recourent au divorce dès les premières années du mariage, sinon dès les premiers mois. Est-ce à dire que notre société connaît actuellement de profondes mutations familiales et socio-économiques qui font que l’institution du mariage voit sa pérennité menacée ?
Hechmi KHALLADI
