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Accueil » L’économie sociale et solidaire : une troisième voie entre promesse et réalité
NATION samedi, 27 juin, 2026,09:306 Mins Read

L’économie sociale et solidaire : une troisième voie entre promesse et réalité

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

Dans un contexte mondial marqué par les crises économiques, les tensions sociales et les défis environnementaux, la Tunisie se trouve confrontée à une question centrale : quel modèle de développement peut concilier croissance, inclusion sociale et équilibre territorial ? L’économie sociale et solidaire (ESS) apparaît progressivement comme une réponse possible à cette équation complexe. Elle propose une vision différente de l’économie, où la finalité sociale, la coopération et l’utilité collective priment sur la recherche exclusive du profit.

L’ESS n’est pas une idée récente importée de l’extérieur. Elle s’inscrit dans une longue histoire de pratiques économiques solidaires en Tunisie. Les coopératives agricoles des années 1960, les mutuelles, les associations de développement local ou encore certaines initiatives communautaires ont constitué les premières formes d’organisation collective de la production et de la solidarité économique. Ces structures ont souvent fonctionné en marge des cadres institutionnels formels, mais elles ont joué un rôle essentiel dans la cohésion sociale.

Le tournant majeur intervient en 2020 avec l’adoption de la loi n°2020-30 relative à l’économie sociale et solidaire. Cette loi marque une étape décisive puisqu’elle confère pour la première fois un statut juridique clair à ce secteur, faisant de la Tunisie le premier pays du Maghreb à institutionnaliser l’ESS dans un cadre légal structuré. Elle définit l’ESS comme un ensemble d’activités économiques à finalité sociale portées par des coopératives, mutuelles, associations et fondations.

Cette reconnaissance juridique est accompagnée de la mise en place d’institutions dédiées, notamment un conseil supérieur et une instance nationale chargée de structurer le secteur. Elle prévoit également des mécanismes de soutien et une ouverture progressive des marchés publics aux structures labellisées ESS. Toutefois, malgré cette avancée significative, la mise en œuvre concrète reste lente et inégale, ce qui limite encore la portée réelle de cette réforme.

Un potentiel économique réel face à un sous-développement structurel

Le paradoxe central de l’ESS en Tunisie réside dans l’écart important entre son potentiel théorique et son poids réel dans l’économie nationale. Aujourd’hui, le secteur représente environ 1% du produit intérieur brut, un chiffre très faible au regard des ambitions affichées et des besoins socio-économiques du pays.

Pourtant, les domaines d’intervention de l’ESS sont vastes et stratégiques. Elle intervient dans l’agriculture, l’artisanat, les services de proximité, l’économie locale, l’insertion professionnelle et même certaines activités innovantes liées à l’économie verte et numérique. Ces secteurs sont particulièrement importants dans les régions intérieures du pays, où les taux de chômage sont élevés et où les opportunités économiques restent limitées.

Le principal obstacle à l’expansion de ce modèle reste le financement. Les structures de l’ESS rencontrent souvent des difficultés d’accès au crédit bancaire traditionnel, car leurs modèles économiques ne répondent pas toujours aux critères classiques de rentabilité à court terme. Cette situation freine leur développement et limite leur capacité d’investissement.

La loi de 2020 prévoit pourtant la mise en place de mécanismes financiers spécifiques, notamment des lignes de financement adaptées et la création d’une future banque dédiée à l’économie sociale et solidaire. Cependant, ces dispositifs restent encore en phase de construction ou d’expérimentation, ce qui ralentit leur impact sur le terrain.

À ces difficultés financières s’ajoute un autre problème structurel : l’absence de données statistiques complètes et fiables sur le secteur. Sans outils de mesure précis, il est difficile d’évaluer son poids réel, ses performances économiques ou son impact social. Cette invisibilité statistique constitue un frein majeur à la reconnaissance de l’ESS comme véritable pilier de développement.

L’ESS comme réponse aux fractures sociales et territoriales

Au-delà de sa dimension économique, l’économie sociale et solidaire joue un rôle fondamental dans la réduction des inégalités sociales et territoriales. Elle est souvent présentée comme un outil de lutte contre le chômage, notamment chez les jeunes diplômés, mais aussi comme un levier de développement régional.

Dans les zones rurales et les régions défavorisées, l’ESS permet de structurer des activités économiques adaptées aux ressources locales et aux besoins des populations. Les coopératives agricoles, les projets artisanaux et les initiatives d’économie locale contribuent à créer des emplois, renforcer la cohésion sociale et limiter l’exode vers les grandes villes.

Cette dimension territoriale est essentielle dans le contexte tunisien, où les disparités régionales restent fortes. L’ESS offre une alternative au modèle centralisé de développement en permettant aux communautés locales de devenir actrices de leur propre économie.

Le programme JEUN’ESS illustre concrètement ce potentiel. Financé à hauteur de 8 millions d’euros par l’Union européenne et soutenu par l’Organisation internationale du travail, ce programme a permis la réalisation d’environ 170 projets dans plusieurs gouvernorats tunisiens. Ces projets, majoritairement portés par des jeunes et des femmes, montrent la capacité de l’ESS à générer de l’innovation sociale et économique.

Cependant, malgré ces réussites, les initiatives restent encore dispersées et insuffisamment coordonnées. L’enjeu principal consiste désormais à passer d’expériences locales isolées à une stratégie nationale cohérente, capable de structurer durablement le secteur et d’amplifier son impact.

Entre promesse de transformation et défis de structuration

L’avenir de l’économie sociale et solidaire en Tunisie dépend de plusieurs conditions essentielles qui déterminent sa capacité à devenir un véritable levier de développement. La première est institutionnelle. Il est nécessaire de renforcer les structures prévues par la loi et d’assurer une meilleure coordination entre les différents acteurs publics, privés et associatifs.

La deuxième condition est financière. Sans instruments de financement adaptés et accessibles, l’ESS risque de rester limitée à des projets fragiles et dépendants de subventions ponctuelles. Le développement de banques coopératives, de fonds d’investissement solidaires et de mécanismes de garantie est indispensable pour assurer la pérennité des initiatives.

La troisième condition est liée à la production de données statistiques fiables. Sans une connaissance précise du secteur, il est impossible de mesurer son impact réel ou d’élaborer des politiques publiques efficaces. La reconnaissance statistique de l’ESS constitue donc un enjeu stratégique majeur.

Enfin, la quatrième condition est culturelle et sociale. L’ESS implique un changement profond de vision de l’économie. Elle invite à dépasser une logique exclusivement fondée sur la rentabilité financière pour intégrer des valeurs de solidarité, de coopération et d’utilité sociale. Ce changement ne peut se faire qu’à travers le temps, l’éducation et la valorisation des expériences réussies.

Conclusion

L’économie sociale et solidaire en Tunisie se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son évolution. Elle dispose d’un cadre juridique pionnier, d’un potentiel économique réel et d’une dynamique sociale prometteuse. Toutefois, elle reste confrontée à des défis majeurs liés au financement, à la gouvernance et à la structuration du secteur.

Entre héritage coopératif et ambitions contemporaines, l’ESS incarne une réflexion plus large sur le modèle de développement que la Tunisie souhaite construire. Elle ne constitue pas une solution miracle, mais elle représente une voie possible vers une économie plus inclusive, plus équilibrée et plus proche des besoins réels des citoyens.

Dans un pays en quête de nouveaux repères économiques et sociaux, l’économie sociale et solidaire apparaît ainsi non pas comme une utopie, mais comme un chantier ouvert, encore en construction, mais porteur d’un potentiel transformationnel réel.

économie sociale et solidaire

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