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Accueil » Et si la Tunisie cessait enfin de confier ses eaux usées à la mer ?
Eau mercredi, 12 août, 2026,10:1513 Mins Read

Et si la Tunisie cessait enfin de confier ses eaux usées à la mer ?

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Instruit par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

De la cuisine familiale aux stations d’épuration, chaque litre d’eau suit un trajet qui finit trop souvent sur le littoral. Alors que les plages tunisiennes subissent une pression croissante et que le pays manque d’eau, une autre doctrine devient possible : économiser à la source, séparer les rejets domestiques et industriels, traiter à un niveau élevé, puis transférer et réutiliser l’eau épurée à l’intérieur du pays. Il ne s’agit pas de déplacer la pollution, mais de cesser de considérer la mer comme l’exutoire naturel de nos villes.

La mer tunisienne n’est pas seulement une frontière géographique. Elle est un patrimoine, une mémoire collective, une source de nourriture, un espace de travail et l’un des rares lieux où toutes les catégories sociales peuvent encore se rencontrer. Elle soutient la pêche, le tourisme, les loisirs familiaux et une part essentielle de l’identité nationale. Pourtant, nous continuons à lui confier une fraction de ce que nos maisons, nos villes et nos industries ne parviennent pas à gérer correctement. Nous avons fini par regarder le littoral comme l’extrémité naturelle du réseau d’assainissement, comme si la mer était une conduite sans fin capable de diluer les erreurs humaines.

Or la mer ne fait pas disparaître la pollution. Elle la transforme, la déplace avec les courants, la concentre parfois dans les sédiments et finit toujours par nous la rendre : odeurs, algues, plages déconseillées, poissons raréfiés, conflits avec les pêcheurs, dégradation paysagère et risques sanitaires. En juin 2026, le ministère tunisien de la Santé a déconseillé la baignade dans 49 points du littoral sur 539 sites surveillés, contre 28 l’année précédente. La majorité des zones contrôlées demeure conforme, mais la hausse est suffisamment nette pour rappeler que le problème ne relève plus de l’accident isolé. Il se forme au croisement de la densité urbaine, de réseaux vieillissants, de stations saturées, d’activités industrielles et de rejets transportés par les oueds, les canaux ou les conduites.

Le trajet invisible de l’eau : de la maison au rivage

La crise commence bien avant la plage. Chaque jour, dans le silence ordinaire des cuisines, des salles de bain et des buanderies, l’eau entre dans les maisons, sert, nettoie, emporte, puis disparaît dans les canalisations. Une fois évacuée, elle semble ne plus nous concerner. Pourtant, ce trajet invisible relie directement nos gestes domestiques aux réseaux d’assainissement, aux stations d’épuration, aux nappes phréatiques, aux oueds et, finalement, à la mer. L’eau gaspillée ou chargée de produits difficiles à traiter ne s’efface pas, elle augmente les volumes à collecter, alourdit les coûts de traitement et accroît la probabilité d’un rejet insuffisamment épuré.

La question ne se limite d’ailleurs pas aux litres consommés. Les huiles versées dans l’évier, les lingettes jetées dans les toilettes, les détergents agressifs, les désinfectants utilisés sans mesure, les restes chimiques et les microplastiques compliquent le travail des stations. Ce qui quitte la maison rejoint un système qui n’a pas toujours la capacité de tout retenir. La sobriété domestique ne relève donc pas uniquement de l’économie sur la facture, elle constitue le premier niveau de prévention environnementale.

Quand l’assainissement ne suit plus

L’assainissement est une chaîne : collecter, transporter, traiter, contrôler, puis rejeter ou réutiliser. En théorie, l’eau quitte la maison, rejoint un réseau ou une installation individuelle, passe par une station et retourne au milieu naturel dans des conditions acceptables. En pratique, cette chaîne peut se rompre à chaque étape. Dans les zones non raccordées, des fosses mal dimensionnées, rarement vidangées ou installées sur des sols inadaptés peuvent contaminer les nappes. Dans les villes, les conduites fissurées, les canalisations obstruées, les branchements illicites et l’urbanisation rapide exercent une pression permanente sur des réseaux parfois dépassés.

La réponse traditionnelle consiste à éloigner l’émissaire ou à prolonger une conduite sous-marine. Une telle mesure peut réduire l’exposition immédiate d’une plage, mais elle ne transforme pas le principe général : un rejet au large reste un rejet. Il ne récupère ni l’eau, ni les nutriments, ni l’énergie potentielle des boues. Il déplace le problème hors du champ visuel sans fermer le cycle.

La mer ne doit plus être le dernier maillon

La proposition qui s’impose peut être formulée clairement : la Tunisie devrait organiser progressivement l’assainissement domestique et industriel loin de la mer, en faisant de l’intérieur du pays le lieu du traitement avancé, du stockage sécurisé et de la réutilisation. Il ne s’agit en aucun cas de transporter des eaux sales pour les abandonner dans une autre région. Il s’agit de rompre avec l’idée que le milieu marin constitue la destination ordinaire des effluents, même après un traitement partiel.

Le schéma doit être une chaîne complète et fermée. Les eaux domestiques seraient soumises à un traitement secondaire performant, puis à un traitement tertiaire adapté aux usages prévus : filtration, désinfection, réduction des matières en suspension, maîtrise de l’azote et du phosphore et contrôle des contaminants. Les eaux industrielles, plus complexes, devraient être séparées autant que possible et prétraitées à la source. Une station municipale ne peut pas être tenue de neutraliser indifféremment des solvants, des colorants, des métaux lourds et des effluents domestiques. L’industrie polluante doit assumer le coût réel de sa production, conformément au principe pollueur-payeur.

Les pôles intérieurs ne seraient pas nécessairement des infrastructures gigantesques. Plusieurs plateformes régionales pourraient être reliées aux grands bassins urbains et industriels. Chacune associerait une station modernisée, des réservoirs étanches, des lagunes de maturation contrôlées lorsque la géologie le permet, un laboratoire de suivi, des capteurs et un réseau de distribution vers des usages identifiés. L’eau épurée pourrait alimenter des cultures autorisées, des fourrages, des plantations forestières, des pépinières, des espaces verts, le nettoyage urbain, certains procédés industriels, des réserves contre les incendies ou, dans des conditions scientifiques rigoureuses, la recharge contrôlée de certaines nappes.

L’éloignement de la mer deviendrait ainsi un avantage. Il rapprocherait l’eau récupérée des territoires qui en ont besoin. La contradiction actuelle est difficile à défendre : nous rejetons une eau potentiellement valorisable sur la côte tout en pompant davantage dans les barrages et les nappes pour irriguer l’intérieur. Le nouveau modèle relierait deux urgences nationales : sauver la mer et sécuriser l’eau.

Les pays sans littoral prouvent que la mer n’est pas indispensable

Une évidence internationale permet de dépasser l’objection selon laquelle toute grande ville aurait besoin d’un débouché marin. Des pays entiers vivent sans accès à la mer et assurent pourtant l’assainissement de leurs villes et de leurs industries. La Suisse, dépourvue de littoral maritime, raccorde plus de 97% de sa population à une station centrale d’épuration. Elle a renforcé au fil du temps ses exigences de traitement, y compris contre les micropolluants, et considère l’amélioration de la qualité de ses eaux comme l’une des réussites environnementales majeures des dernières décennies.

Dans les régions arides, l’expérience devient encore plus instructive. Windhoek, capitale de la Namibie, transforme depuis 1968 une partie de ses eaux usées en eau potable grâce à un traitement avancé et à une surveillance rigoureuse. L’installation moderne peut produire environ 21.000 mètres cubes par jour et couvrir une part importante des besoins urbains. La leçon pour la Tunisie n’est pas de reproduire immédiatement la réutilisation potable directe. Elle est de comprendre qu’une ville confrontée à une rareté structurelle peut considérer ses eaux usées comme une ressource stratégique plutôt que comme un déchet honteux à éloigner.

À Amman, la station d’As-Samra traite les effluents de plusieurs millions d’habitants, prend en charge environ 70% des eaux usées du pays et contribue à l’irrigation en aval. Elle récupère également de l’énergie grâce au biogaz et à l’hydraulique. Dans chaque cas, la géologie, les coûts et les usages diffèrent, mais le principe demeure : la mer est une option géographique, pas une obligation technique.

Une idée originale, déjà présente dans la réflexion tunisienne

Faire de l’éloignement du littoral un principe national donne à cette proposition sa force politique. Elle n’est pourtant pas une rêverie détachée des réalités tunisiennes. Le ministère de l’Environnement a déjà mentionné une étude de faisabilité portant sur le transfert des eaux usées traitées du Grand Tunis vers des zones de réutilisation à l’intérieur du pays. Des documents officiels ont évoqué des destinations comme Zaghouan ou Kairouan pour l’irrigation et la recharge des nappes. L’intuition existe donc depuis longtemps : une partie de l’eau produite sur le littoral peut avoir une seconde vie à l’intérieur.

Ce qui manque est le passage de l’étude à la doctrine, puis de la doctrine au projet. Une idée ne transforme le réel que lorsqu’elle entre dans un calendrier, un budget, un territoire et un système de contrôle. La nouvelle doctrine pourrait tenir en trois règles : la mer ne doit plus recevoir ce qui peut être traité et réutilisé ; les rejets industriels doivent être prétraités avant d’entrer dans le réseau public ; chaque mètre cube épuré doit être affecté à un usage ou à un milieu récepteur clairement défini, surveillé et justifié.

Transformer l’assainissement en moteur de développement intérieur

Le premier bénéfice serait agricole. Une eau épurée de qualité constante peut sécuriser certaines cultures autorisées, soutenir les fourrages, les arbres forestiers, les pépinières et les ceintures vertes. Elle ne remplacera pas toute l’eau conventionnelle et ne convient pas à tous les usages. Mais elle peut réduire la pression sur les nappes et offrir une ressource plus prévisible. Cette réussite exige des contrats clairs, une tarification accessible, une garantie de qualité et un accompagnement agronomique. Aucun agriculteur ne peut accepter durablement une eau dont la composition change sans information.

Le bénéfice le plus visible resterait toutefois littoral. Moins de rejets signifie moins de pression bactérienne et chimique, moins d’eutrophisation, moins de conflits avec les pêcheurs et davantage de chances de rendre certaines plages aux habitants. La restauration prendra du temps, car les sédiments et les écosystèmes conservent la mémoire de la pollution. Mais l’arrêt progressif des apports est la première condition de toute guérison.

Commencer au Nord, mesurer, corriger et étendre

Le Nord constitue un terrain logique pour une première expérimentation. Le Grand Tunis concentre de grands volumes d’eaux usées, des stations à moderniser, des zones côtières fragilisées et, à distance raisonnable, des territoires agricoles susceptibles d’utiliser une partie de l’eau récupérée. Le choix exact ne devrait toutefois pas être imposé depuis un bureau. Il doit résulter d’une étude multicritère portant sur la topographie, la géologie, les nappes, la distance, l’énergie, les vents, les villages voisins, les terres disponibles, les besoins agricoles et les risques d’inondation.

Le pilote devrait porter sur un volume maîtrisable. Une conduite fermée transférerait l’eau après traitement avancé vers un site intérieur sécurisé. Le réseau pourrait alimenter un réservoir, quelques exploitations volontaires, une plantation forestière et, éventuellement, une zone humide expérimentale. Les industries raccordées seraient identifiées et soumises à des normes de prétraitement. Des capteurs mesureraient en continu les paramètres essentiels, tandis qu’un laboratoire indépendant réaliserait des contrôles réguliers.

La gouvernance devrait réunir l’ONAS, les ministères concernés, les communes, les universités, les agriculteurs, les industriels, les associations et les représentants des habitants. Une autorité indépendante devrait pouvoir suspendre la distribution en cas de non-conformité. Les citoyens proches du site ne doivent pas découvrir le projet lorsque les travaux commencent. Ils doivent participer au choix, connaître les risques, comprendre les bénéfices et disposer d’un mécanisme de plainte.

Le coût sera inévitablement opposé à la proposition. Il faudra des conduites, des pompes, des stations modernisées, des laboratoires et une maintenance rigoureuse. Mais le coût pertinent n’est pas seulement celui du chantier. Il faut lui comparer celui de l’inaction : plages perdues, maladies, recul de la pêche, affaiblissement touristique, pompage excessif des nappes, conflits sur l’eau et restauration future des écosystèmes. Une infrastructure écologique paraît chère lorsque les dégâts qu’elle évite restent hors des comptes.

De la maison à la réforme nationale

L’État ne peut toutefois demander aux citoyens d’être exemplaires si les réseaux fuient, si les stations saturent ou si les analyses restent opaques. La gouvernance est décisive : cartographier les réseaux, identifier les branchements illicites, publier les résultats, sanctionner les rejets non conformes et aider les ménages modestes et les petites activités à se mettre aux normes.

La Tunisie n’a plus les moyens de perdre en même temps sa mer et son eau douce. Elle ne peut pas réclamer de nouveaux barrages, de nouveaux forages ou davantage de dessalement tout en rejetant vers le littoral une eau qui pourrait, après traitement, irriguer, refroidir, nettoyer, reverdir ou soutenir certaines réserves. Continuer ainsi reviendrait à payer deux fois : d’abord pour collecter et traiter imparfaitement l’eau usée, ensuite pour produire une nouvelle eau destinée aux besoins que la première aurait pu satisfaire.

Commençons par un pôle pilote dans le Nord. Modernisons une station, séparons réellement les rejets industriels, transférons une eau déjà épurée vers un site intérieur sécurisé, distribuons-la à des usages identifiés, valorisons les boues et contrôlons chaque étape. Puis mesurons honnêtement les résultats. Si l’expérience réussit, d’autres pôles pourront être conçus autour de Sousse, Monastir, Sfax, Gabès ou d’autres bassins, chacun adapté à sa géographie et à ses besoins.

La mer tunisienne n’est pas un égout sans fond. La protéger ne consiste pas à nettoyer le sable au début de l’été ni à repousser les conduites de quelques centaines de mètres. Cela exige de repenser tout le chemin de l’eau, depuis la maison et l’usine jusqu’à la station, puis depuis la station jusqu’au champ, à l’arbre, à l’industrie ou au réservoir. Chaque litre a un trajet, chaque fuite a un coût et chaque rejet a une destination. Les pays sans littoral l’ont compris par nécessité. La Tunisie doit le comprendre par intelligence : ce qui peut redevenir une ressource ne doit plus être abandonné à la mer.

De l’évacuation à la circularité

Pendant longtemps, l’assainissement a été pensé comme une simple évacuation : éloigner les eaux sales des habitations pour réduire les odeurs et les maladies. Cette première étape fut un progrès sanitaire majeur, mais elle reposait sur une illusion : ce qui disparaissait de la vue semblait réglé. Avec l’urbanisation et la croissance des volumes, une deuxième étape s’est imposée : il ne suffisait plus d’évacuer, il fallait traiter. Aujourd’hui, une troisième étape devient nécessaire : réduire à la source, séparer les rejets, traiter à un niveau élevé, contrôler, réutiliser et attribuer à chaque mètre cube une destination utile. L’histoire de l’assainissement doit ainsi passer de la culture de l’éloignement à celle de la circularité.

Du cercle vicieux au cercle vertueux

Le cercle vicieux suit cinq maillons : consommation excessive et produits polluants dans les foyers ; hausse des volumes et de la charge des eaux usées ; réseaux vétustes ou saturés ; stations dépassées ; rejets partiellement traités vers les oueds et le littoral. Le cercle devient vertueux lorsque chaque niveau agit : sobriété domestique, prétraitement industriel, entretien des réseaux, traitement tertiaire, transfert sécurisé, réutilisation contrôlée, valorisation des boues et publication transparente des résultats. La proposition d’assainir loin de la mer n’est donc pas un simple déplacement géographique, elle change la finalité de tout le système.



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