La profession de médecine esthétique est confrontée à de nombreux défis qui menacent son avenir de la part des non-médecins : infirmiers, cosméticiennes, prothésistes ongulaires, kinésithérapeutes… On les appelle des «fake-injectors» : sans aucune qualification médicale, ces personnes réalisent des actes de plus en plus invasifs chez nos concitoyens (injections d’acide hyaluronique, voire de botox, microneedling, cryolipolyse, radiofréquence, plexr…) en les mettant en grave danger. Grâce à des prix attractifs et une communication bien ciblée via les réseaux sociaux, elles prospèrent.
C’est un phénomène sociétal. L’offre est grandissante et les prix sont alléchants. Mais l’informel gagne cette activité avec la prolifération des centres de beauté qui pratiquent des actes médicaux sans formation, mettant en danger la santé des patients. Au-delà de l’enjeu de santé publique, toute la profession médicale esthétique (médecins, chirurgiens et dermatologues) est aujourd’hui menacée par le développement exponentiel des «fake-injectors».
La demande en soins esthétiques est en forte croissance. Des patientes sont, parfois, en quête de chirurgie du nez qui ne peut se pratiquer qu’au niveau des établissements spécialisés, d’injections de botox, de comblement à l’acide hyaluronique, lifting par fils tenseurs, épilation définitive au laser… et la liste des prestations recherchées ne fait que s’allonger chaque année. Partout, on voit s’ouvrir des établissements baptisés au nom des instituts de beauté spécialisés et ce, presque tous les mois.
Ces établissements, dotés de plateaux techniques modernes, s’adressent surtout à une clientèle aisée prête à dépenser plusieurs centaines de milliers de dinars pour un soin de beauté censé être encadré. Mais à côté de ce secteur formel, un marché parallèle est en train de se développer. Dans ces circuits parallèles, l’esthétique devient une prestation de proximité, au même titre qu’une manucure ou une coloration. On y promet un visage rajeuni, des lèvres repulpées ou un nez affiné en quelques minutes, pour une fraction du prix pratiqué dans un salon de beauté. Mais à quel prix pour la santé ?
Des risques de graves complications
Loin d’être anodines, ces interventions illégales peuvent entraîner de graves complications : nécroses des tissus, infections dues à l’absence de stérilisation du matériel ou lésions vasculaires, par exemple. Les dermatologues reçoivent souvent des patientes avec des brûlures et des infections sévères. Certaines arrivent dans un état grave parce qu’un produit a été injecté sans aucune garantie sanitaire. L’esthétique n’est pas un jeu, c’est un acte médical à part entière. Ces pseudo-injectrices n’ont pas les qualifications pour injecter correctement. Les injections sont donc mal réalisées, au mauvais endroit ou avec une trop grande quantité de produits. Elles n’ont pas les compétences nécessaires pour identifier les effets secondaires graves et pour les prendre en charge correctement. Il faut de longues années d’études et des formations complémentaires aux médecins pour connaître l’anatomie du visage et ses spécificités afin de réaliser des injections. Des connaissances que ne possèdent pas les injectrices clandestines.
Face à ce déferlement, le Conseil National de l’Ordre des Médecins de Tunisie a publié vendredi 21 août 2026 un communiqué signé par la Présidente du conseil, Dr Rym Ghachem Attia, où il précise que «la médecine esthétique demeure une activité médicale à part entière.
Les injections et autres actes médicaux à visée esthétique doivent être réalisés par des professionnels habilités, compétents et dans des conditions garantissant la sécurité des patients. Lorsque des injections ou autres actes médicaux sont pratiqués par des personnes non habilitées, il ne s’agit plus d’une simple activité esthétique, mais d’un exercice illégal de la médecine, non dénué de risques pour la santé publique. La banalisation de telles pratiques, notamment lorsqu’elles sont ouvertement évoquées ou promues dans les médias et sur différentes plateformes, doit appeler une réaction des autorités compétentes et la prise de mesures nécessaires». Le communiqué insiste que «tout acte médical doit être réalisé au sein de structures sanitaires adaptées, respectant les règles d’hygiène et de sécurité, disposant des moyens nécessaires à la prise en charge d’éventuelles complications et permettant l’exercice de la responsabilité professionnelle.
A chacun son métier, à chacun ses compétences. La médecine esthétique demeure une médecine et doit, à ce titre, être soumise aux mêmes exigences de compétence, de sécurité, d’éthique et de responsabilité professionnelle. Aucune banalisation ni compromis ne sauraient être acceptés lorsqu’il s’agit de la santé et de la sécurité des citoyens».
Conscientes du danger, les autorités médicales tentent de serrer l’étau et d’endiguer ce phénomène. Les contrevenants s’exposent à des fermetures immédiates et à des poursuites judiciaires. Le combat, pourtant, ne fait que commencer. L’enjeu est double : protéger la santé publique et préserver la confiance dans un secteur qui, bien encadré, peut apporter un réel bénéfice médical et psychologique.
Kamel BOUAOUINA
