Par Slim BEN YOUSSEF
À l’heure où les cartables se rouvrent et où les cours d’école retrouvent leurs voix, il faut rendre aux enseignants le respect dû aux porteurs de feu.
Ces femmes et ces hommes n’ont pas besoin de se connaître pour partager la même obstination : les années passent, les programmes changent — ou se figent, les promotions se succèdent, et pourtant, ramenés à leur plus simple expression, la morale et le métier reconduisent le même serment, immémorial, dont ils entretiennent la braise ; celui de croire qu’un enfant peut devenir plus vaste que le destin qu’on lui prête.
Serment muet, d’apparence anodine : parier sur ce qui n’existe pas encore, reconnaître sous un front inquiet ce qui couve déjà, deviner ce qui bientôt prendra lumière, apercevoir dans un enfant davantage d’avenir qu’il n’ose encore s’en promettre.
Quand bien même il n’enseignerait que des dates, des théorèmes, des langues et des textes, un bon maître n’en transmet pas moins ce qu’aucun programme ne contient tout à fait : une manière d’entrer dans le monde. Regarder avant de juger. Interroger ce qui paraît évident. Comparer sans confondre. Garder vive l’étincelle du doute sans céder à l’indécision. Lire entre les lignes et, lorsque les mots manquent, entre les silences, les blessures et les solitudes.
Il faut considérer ceci : éduquer, c’est aussi apprendre à l’enfant l’usage de l’échec. La rature appartient au savoir ; une réponse fausse peut ouvrir la bonne question ; une marge froissée abrite le commencement d’une intelligence. Peu à peu, l’enfant comprend que se tromper n’interrompt pas le chemin, qu’il en fait partie, et que recommencer n’est jamais revenir au même point.
Le bon maître enseigne cette lente pratique du courage : essayer, manquer, reprendre, avancer.
Et c’est précisément cette part de feu qui noue le lien le plus profond entre l’enfant et l’école.
La préserver ? Prendre soin, avant tout, de celles et ceux qui la ravivent chaque jour. Des établissements dignes, une formation des plus solides, des écoles normales rendues à leur vocation, des pédagogies vivantes, une autorité fondée sur la confiance : de quoi maintenir vif le feu confié, entretenir la lumière gardée et donner enfin son air à toute braise d’avenir.
Encore faut-il rendre aux enseignants le temps, les moyens et la force d’enseigner, au lieu de laisser leur métier se consumer dans l’usure matérielle, financière, administrative et symbolique.
À ceux qui portent le feu, on ne saurait demander d’en devenir la cendre.
