L’inquiétude des jeunes face à l’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur leur avenir professionnel se manifeste dès le choix de leurs études, puis lors du passage des diplômes à l’insertion sur le marché du travail. C’est un phénomène paradoxal : les jeunes diplômés sont les plus grands utilisateurs des outils d’IA au quotidien, mais ils sont aussi parmi les plus lucides sur les capacités d’automatisation de ces technologies. C’est dans ce cadre que l’espace Dharoufa a abrité une conférence-débat sur l’intelligence artificielle et l’avenir de nos jeunes. Les échanges avec les jeunes ont duré plus de quatre heures, tant les questions étaient nombreuses, concrètes et riches. Parents, jeunes, informaticiens, comptables : chacun est venu avec ses préoccupations et son expérience.
L’horizon de l’emploi s’assombrit. Tout le monde a un avis sur la question. Les uns pensent que l’intelligence artificielle va détruire des millions d’emplois de cols blancs dans le monde, les autres s’attendent à ce que, comme beaucoup de technologies jusqu’ici, elle détruise des postes mais à ce qu’elle en crée d’autres, nouveaux, qui restent à inventer. Mais quels effets mesurables l’intelligence artificielle a-t-elle déjà eus sur le marché du travail ? Les lycéens et étudiants craignent de s’engager dans des cursus pour des métiers voués à disparaître ou à être fortement automatisés (juridique, comptabilité, rédaction, support client, programmation junior). À l’approche du diplôme et du 1er emploi, la crainte s’installe, c ‘est le moment de rupture le plus aigu. L’inquiétude porte moins sur une vague de licenciements immédiats que sur la fermeture des portes d’entrée dans la vie active (postes «junior», stages, premiers CDI). Face au décalage avec les formations : Près de 60% des étudiants estiment que les formations académiques ne vont pas assez vite pour les préparer aux usages et compétences exigés par le marché transformé par l’IA. Près de 1 jeune sur 2 (50%) craint que l’IA ne remplace directement le métier auquel il se prédestine. Cela ne signifie pas que tous les métiers disparaîtront, mais aucun ne peut se considérer à l’abri. Il semble que l’IA générative a déjà des effets sur l’embauche des jeunes diplômés. Les tâches les plus faciles à automatiser comme la rédaction de rapports, de synthèses ou encore de supports analytiques sans réorganiser totalement l’entreprise sont faites par l’IA, et les premières victimes sont les jeunes.
Les entreprises réduisent ainsi les besoins en personnel entrant, sans provoquer de suppressions de postes immédiates. Ces tâches étant désormais prises en charge par l’IA, de nombreuses entreprises réduisent leurs recrutements de profils débutants. Un seul collaborateur expérimenté aidé d’une IA peut aujourd’hui abattre le travail de deux ou trois profils juniors, ce qui resserre l’entonnoir des recrutements. Même en Tunisie, les premiers effets de l’IA sur le marché du travail pourraient bien commencer à se faire sentir. Lesjeunes diplômés des grandes écoles ont plus de mal à trouver un emploi. C’est un signal faible, mais à surveiller : l’impact de l’IA générative s’annonce par un gel des embauches des plus diplômés car leurs tâches sont le plus aisément automatisables. Aucun jeune n’est préparé à ce parcours semé d’embûches. Les écoles endossent-elles une certaine responsabilité ? «Elles ne nous préviennent pas. Elles devraient nous former différemment, en intégrant des compétences comme l’IA, pour que l’on puisse se démarquer», note Mohamed Ali, étudiant en informatique.
Face à cette déconvenue, certains jeunes envisagent des reconversions, quitte à se détourner de leur passion. Seif a opté pour une voie plus sûre : «Je commençais à m’intéresser à l’IA. Ce n’est pas une passion, mais c’est le métier d’avenir».
Comment se préparer à un marché du travail tendu qui coïncide avec l’émergence de l’IA?
Pour émettre son avis là-dessus, Mondher, ingénieur en télécom, ne mâche pas ses mots. Il estime que le chômage chez les jeunes diplômés «pourrait facilement atteindre les 30% dans les deux prochaines années, pointant du doigt l’essor des agents IA dans les entreprises. L’IA va perturber beaucoup de ces types d’emploi», a-t-il averti, ajoutant que pour lui, il s’agit d’«une crise». Les universités sont-elles en train de former des diplômés pour un marché qui n’existe plus ? Faut-il repenser le cursus informatique pour le centrer sur l’orchestration des outils d’IA plutôt que sur la production de code ? Quelles études ferons-nous lorsque certaines étapes du raisonnement pourront être assistées par des machines ? L’IA va-t-elle remplacer les futurs diplômés ? Va-t-elle rendre inutiles leurs études? L’universitaire Naceur Ammar n’est pas de cet avis : «Je ne pense pas que l’IA rende les ingénieurs inutiles. En revanche, elle va profondément transformer leur métier. Une partie du travail pourra être automatisée : génération de code, calculs, simulations, documentation, recherche de solutions techniques ou optimisation de certains paramètres. Mais le métier d’ingénieur ne consiste pas simplement à exécuter des calculs.
Un ingénieur doit comprendre un problème réel, prendre en compte des contraintes techniques, économiques, humaines et environnementales, évaluer les risques, faire des choix et assumer la responsabilité de ces choix. Une intelligence artificielle peut proposer plusieurs solutions. Il faut encore quelqu’un capable de déterminer laquelle est réellement réalisable, sûre, pertinente et adaptée au contexte. Les études d’ingénieur ne vont donc pas devenir inutiles. Elles devront probablement évoluer en mettant davantage l’accent sur ce que l’IA remplace difficilement, soit la compréhension scientifique, la capacité de modélisation, la créativité, l’esprit critique, le jugement et la capacité à résoudre des problèmes complexes. L’ingénieur de demain sera certainement un ingénieur qui saura travailler avec l’intelligence artificielle. Mais celui qui se contentera d’accepter automatiquement les réponses de l’IA sans les comprendre sera beaucoup plus vulnérable». Mais comme le souligne l’ingénieur Hatem Smine, «chacun doit commencer à utiliser l’IA, dans son propre métier, dès maintenant. C’est en pratiquant que l’on découvre ses possibilités, ses limites et les choix qu’elle nous oblige à faire».
Kamel BOUAOUINA
