Par Raouf KHALSI
Mezzouna, Dahmani et toutes les régions déshéritées parce que manquant de tout. Là où il va, le Chef de l’Etat ne voit que ruines et désolation. Un mur qui s’effondre tuant trois élèves en terminale a une histoire à raconter. Une minoterie délaissée ne peut qu’interpeller la mémoire collective qui sait se faire amnésique. Les institutions publiques réduites en poussières cela interpelle d’abord l’Etat. Il s’agit d’enclencher une monumentale œuvre de reconstruction qui n’a d’autre choix de déconstruire d’abord un gâchis monumental accumulé par plus d’un demi-siècle d’incurie, malgré tous les efforts de feu Hédi Nouira (alors premier ministre de Bourguiba) d’enclencher son processus d’intégration régionale. Mais déjà, les forces de rétention tiraient vers le bas et c’est ainsi que la Tunisie s’est distinguée par un contraste saisissant : un littoral prospère et des régions de l’intérieur totalement ignorée malgré les richesses naturelles dont elles regorgent. Le peuple ne décide pas : la bienpensance décide pour lui. Et ce, malgré deux grandes secousses : janvier 1978 qui n’était autre que la conséquence d’une guerre larvée entre le PSD de Bourguiba et l’UGTT de Habib Achour. L’autre secousse tout aussi sanguinaire, sinon plus, aura consisté en la guerre du pain en janvier 1984, et c’est là que le pouvoir n’a pas bien intégré la dimension d’un soulèvement populaire. Le peuple endormi comme par de la morphine restait sans voix. Il remballait sa rage et sa frustration avant de provoquer la chute de Ben Ali. On s’attendait à un nouveau monde à l’ombre d’une démocratie saine, mais là aussi le peuple a été mis à l’écart. En amont, c’était le non-Etat et le bal de la ploutocratie à l’odeur âcre de la déchéance et de la sujétion aux force étrangères et chaque lobby avait les siennes propres.
A son premier mandat, Kais Saied a hérité d’un Etat exsangue sous l’effet des tiraillements partisans et d’un clientélisme décapant. Le concept même de nation se diluait dans la vanité des choses, créant un fossé abyssal entre un peuple désenchanté et une gouvernance prédatrice.
Le 25 juillet devenait dès lors une exigence historique, non pas dans un mécanisme dialectique, mais comme impératif de déconstruction de ce qui a été bâti sur les décombres pour qu’émerge enfin l’Etat nation avec le peuple comme seul détenteur de la souveraineté. Ce n’est pas là un concept abstrait, mais une réalité tangible. Le retour de l’Etat nation est en définitive et de tout temps le socle fondateur d’une nation qui sait où elle va.
Dépeint comme un antisystème par rapport à ce qui s’est fait d’horrible durant une décennie noire, Kais Saied est aussi un révolutionnaire qui ne s’en réfère qu’au peuple, ce peuple marginalisé après avoir mené une révolution et dont les espérances ont été ostensiblement trahies.
Or, les ramifications de l’Etat profond sont encore là. Disséminées dans l’administration opaque mais pernicieuse, elles cherchent à tirer vers le bas. Le Chef de l’Etat déplore cet état de fait et ses pressentiments sont amplement justifiés.
Il ne cesse de pointer les dysfonctionnements de l’administration, déplorant aussi l’indolence des responsables dans les structures de l’Etat, surtout au vu de ce qu’il a relevé dans ses visites aux régions marginalisées et oubliées par la croissance.
A l’évidence, la machine n’est pas encore huilée du fait aussi que des esprits malfaisants s’arrangent subrepticement pour qu’elle grince.
Le Président mesure aussi le chemin à parcourir sur la voie de ce qu’il appelle « guerre de libération nationale ». Libération du joug d’un système qui a créé des marginaux et des disparités régionales. Libération aussi d’une révolution détournée de ses fondamentaux. Libération enfin des structures enchaînées de l’Etat.
Et, mu par le sens de l’ascèse, il préconise une refonte des législations devenues obsolètes parce que toutes calquées (mais mal) sur les préceptes « De l’esprit des lois de Montesquieu ». Montesquieu est un doctrinaire de la séparation transversale des pouvoirs. Car, dès lors que les fonctions (fonctions et non pouvoirs) législative et exécutive sont induite chez nous par la souveraineté du peuple, la grande bataille aujourd’hui se situe au niveau des textes et des législations. Et elle ne peut être qu’à teneur sociale et économique.
Il n’ y a plus de plèbe. Mais un peuple. Et c’est lui qui décide et qui a fait son choix.
