Par Slim BEN YOUSSEF
Orphée, Énée, Héraclès, Ulysse et même Dionysos sont descendus aux Enfers. Ils en sont revenus porteurs d’un secret : celui de la renaissance. La Tunisie, elle aussi, a traversé ses ténèbres. La décennie noire nahdhaouie fut un séjour prolongé parmi les ombres : le temps des illusions perdues, de l’énergie gaspillée et de l’épuisement collectif. Mais les peuples qui touchent le fond portent en eux la mémoire de la lumière. Et toute nation qui revient des profondeurs porte une énergie nouvelle, née du contact avec la limite.
Aujourd’hui, notre pays cherche ce second souffle. L’heure est venue de se redresser. Non plus raconter les ruines, mais exercer la musculature de l’État. Cette gymnastique institutionnelle que commande la survie est une discipline : un entraînement de la volonté publique. L’expression peut surprendre : elle dit pourtant l’essentiel. Comme tout corps, l’État a besoin de souplesse pour se maintenir debout, de tonicité pour agir, de respiration pour durer.
Machiavel appelait virtù cette faculté d’adaptation face à la fortuna. Elle distingue les peuples vivants de ceux qui subissent. Les procédures figées, les réflexes d’attente et la crainte de l’initiative étouffent la vitalité nationale. La Tunisie a besoin de cette virtù appliquée à ses institutions : des administrations capables de fléchir sans se rompre, de réagir avant que les circonstances n’imposent leur loi.
Hegel, lui, voyait dans l’État la forme vivante de l’esprit. Lorsqu’il se fige, il se renie. Réformer, simplifier, accélérer : ce sont là des gestes de respiration historique. L’agilité institutionnelle affermit la souveraineté ; elle en est la manifestation la plus moderne.
Chaque réforme est un mouvement vers le haut, chaque lenteur un retour vers la pente. Le Sisyphe tunisien a déjà connu le poids du rocher ; il lui reste à réapprendre la joie de pousser. Comme chez Camus, la lucidité est notre lumière : elle n’invite ni à la plainte ni à l’illusion, mais à la persévérance heureuse. Le courage de recommencer.
Nous revenons des Enfers. Il faut maintenant apprendre à respirer, à penser, à décider avec souplesse. À chaque effort, une renaissance ; à chaque geste juste, un peu plus de liberté.
