Par Slim BEN YOUSSEF
On entre à Kesra comme dans un souvenir laissé en suspens sur le rebord du monde. Là-haut, rien n’insiste. Tout laisse être. Les pierres parlent bas. Les filets d’eau s’étirent sans hâte. Les ombres retiennent la rumeur des siècles. Le temps a pris racine dans le roc et les visages. Il est devenu figuier, cerisier, murmure qui descend la pente.
Une femme : Mounira. Elle pétrit la semoule. L’huile d’olive glisse entre ses doigts. Le feu attend. Le mlaoui prend forme. Elle parle de ses deux filles. L’une étudie à Sfax, l’autre à Zaghouan. Elles reviennent aux vacances. Ses mains ralentissent. Un sourire passe.
Plus bas, près de la source, les enfants surgissent. Bruyants, lumineux, ils courent entre les pierres, inventent des jeux sans nom sur des roches immémoriales.
Certains se faufilent dans la faille, là où l’eau naît, comme dans une cache ancienne, et en ressortent trempés, rieurs.
Une enfant : Selma. Elle mange une glace. Teint brun, yeux verts, des boucles qui prennent la lumière. Ses gestes tressent le jour. Elle sait apaiser ce qui passe d’un simple regard.
Le village s’accroche à la roche. Un musée discret garde des traces. Un mausolée sans faste veille en silence. Les sentiers glissent entre chênes et sources. L’eau et la pierre se parlent à voix basse.
À Kesra, la lumière sculpte, sans souligner. Elle laisse les lignes intactes, les couleurs sans retouche. Chaque rocher s’élève, sans apprêt. Rien ne cherche à paraître. Tout est là.
Une fleur. Un filet d’eau. Un pont en bois, léger. Des marches taillées dans la roche. L’air. Cela suffit. La cascade passe. Tout est au bord. Quelque chose s’ancre. Rien n’appuie. Mais tout parle.
On y arrive comme on touche une peau ancienne. Chaude de soleil, rugueuse de mémoire. La liberté y est une température. Être là, simplement. Accueillir le temps. Aimer, sans vigilance.
Alors on s’assoit là-haut, au sommet. On regarde. Longtemps. Retenir ce qui résiste en s’effaçant. Une pierre polie. Une ombre. Une eau qui passe. Une voix.
Et déjà, la route. Fine, presque invisible, entre forêts et hauteurs.
Un lieu, laissé en suspens. Et, pour une fois, un regard qui reste.
