Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il y a des vérités que l’on préfère contourner parce qu’elles dérangent les discours faciles sur l’école, l’égalité et la réussite pour tous. Pourtant, il faut avoir le courage de les regarder en face. Aujourd’hui, dans beaucoup de classes, l’hétérogénéité n’est plus une richesse pédagogique, elle est devenue une impasse pratique. L’instituteur, ou le professeur, se retrouve seul face à des élèves très brillants, des élèves moyens, des élèves en grande difficulté et parfois même, des enfants qui auraient dû être orientés vers des structures spécialisées mieux adaptées à leurs besoins. On demande alors au même enseignant de faire réussir tout le monde dans les mêmes conditions, au même rythme, avec les mêmes outils. C’est une fiction généreuse, mais une fiction tout de même. Et l’école, quand elle s’obstine à nier le réel, finit par trahir sa mission.
Le premier effet de cette confusion généralisée est l’épuisement de l’enseignant. À force de devoir secourir en permanence les plus faibles, il n’a plus le temps d’accompagner les moyens vers le haut ni de nourrir l’élan des plus brillants. La classe cesse d’être un lieu de progression ordonnée, elle devient un espace de gestion de l’urgence. On y colmate les retards, on y apaise les tensions, on y improvise des compromis. Mais pendant ce temps, les élèves les plus capables s’ennuient, décrochent intérieurement, puis quittent peu à peu l’école publique, non pas toujours physiquement d’abord, mais symboliquement. Ils comprennent très tôt que cette école n’est plus faite pour les tirer vers l’excellence, mais pour organiser tant bien que mal une cohabitation de niveaux que tout sépare. Une société qui laisse s’évaporer ainsi ses meilleurs éléments hors du service public prépare elle-même l’affaiblissement de son avenir.
Au cœur de ce dysfonctionnement, il y a une pratique devenue presque sacrée alors qu’elle mérite d’être interrogée sans tabou : le passage automatique de classe. Sous prétexte de protéger l’enfant du stigmate de l’échec, on le fait passer au niveau supérieur avec des lacunes parfois massives en lecture, en expression, en calcul ou en raisonnement. L’élève change de classe, mais emporte avec lui ses fragilités intactes. L’année suivante, les difficultés s’accumulent, s’additionnent, se durcissent. Ce qui aurait pu être corrigé à temps devient un handicap durable. Et tout le monde fait semblant d’y croire : l’institution, pour préserver des statistiques rassurantes, la famille, par soulagement provisoire, l’élève lui-même, jusqu’au jour où le réel le rattrape avec brutalité. Ce système ne supprime pas l’échec, il le diffère, il le maquille, puis il le rend plus cruel.
On a fini par présenter le redoublement comme une faute morale de l’école, comme une violence inutile, presque comme une punition archaïque. C’est une vision simpliste. Bien sûr, le redoublement ne doit ni être mécanique ni humiliant. Mais dire qu’il est toujours mauvais relève du dogme, non de l’expérience. Dans bien des cas, il représente au contraire une chance de rattrapage, un temps supplémentaire pour consolider les acquis, reprendre confiance et combler un retard devenu trop important. Il peut être une deuxième opportunité, pour l’élève autant que pour la famille. Il rappelle que l’apprentissage a ses exigences, que l’on ne bâtit pas un parcours solide sur des fondations fragiles, et que progresser demande parfois de ralentir pour mieux repartir. Il ne s’agit pas de glorifier l’échec, mais de refuser le mensonge institutionnel qui consiste à promouvoir sans former.
Ce mensonge a un coût social très lourd. En Tunisie, de nombreuses familles, inquiètes de voir l’école publique perdre sa capacité d’instruire avec rigueur, cherchent à sauver l’avenir de leurs enfants par tous les moyens. Elles se tournent alors vers les établissements privés, souvent au prix de sacrifices financiers considérables. Ces dépenses supplémentaires ne sont pas un luxe, elles sont vécues comme une assurance de survie scolaire. Or beaucoup d’écoles privées prospèrent justement sur le discrédit progressif du public. Elles exploitent parfois habilement cette angoisse parentale, promettant encadrement, discipline, suivi personnalisé et excellence, comme si ces qualités devaient désormais être achetées. C’est là un basculement grave : quand l’école publique cesse d’être la référence commune, l’éducation devient un marché, et l’inégalité se transforme en règle silencieuse.
Il ne faut pas se tromper de priorité dans la prochaine réforme éducative. La question n’est pas seulement de changer des programmes, de multiplier les circulaires ou d’ajouter de nouveaux slogans pédagogiques. La vraie urgence est de restaurer l’école publique comme institution d’excellence. Cela suppose de rétablir l’autorité du savoir, de reconnaître la diversité réelle des profils d’élèves, d’oser des orientations adaptées quand elles sont nécessaires et de mettre fin à cette fuite en avant qui consiste à faire passer tout le monde pour ne froisser personne. Une école juste n’est pas une école qui feint que tous avancent pareil, c’est une école qui donne à chacun ce dont il a besoin sans sacrifier les autres. La justice scolaire n’est pas l’indifférenciation, elle est la lucidité organisée.
Il faut donc sortir d’une compassion mal pensée qui, en voulant protéger les plus fragiles, finit par pénaliser toute la classe. Aider les élèves en difficulté est un devoir absolu, mais cette aide doit être pensée, structurée, spécialisée quand il le faut et non improvisée sur le dos du fonctionnement général. Un enseignant ne peut pas, à lui seul, compenser toutes les carences d’orientation, de soutien, d’encadrement et de politique éducative. Continuer à lui en demander autant, c’est entretenir une hypocrisie collective. Et continuer à priver les bons élèves de l’attention qu’ils méritent, c’est fabriquer une école où l’effort n’est plus récompensé et où le mérite devient suspect.
L’école publique ne retrouvera sa dignité qu’en renouant avec une idée simple : elle doit instruire réellement, exiger honnêtement et élever effectivement. Une nation qui renonce à l’excellence dans son école commune accepte, au fond, le tri social par l’argent. Il est encore temps d’éviter cela. Mais à condition de cesser de confondre bienveillance et renoncement, promotion et progression, égalité et nivellement. Réformer l’école, ce n’est pas flatter les illusions, c’est redonner sens à l’effort, à la responsabilité et à l’ambition partagée. Sans cela, l’école publique continuera de perdre ses forces vives, et le pays, avec elle, une part essentielle de son avenir.
