Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il existe aujourd’hui, autour des données personnelles, une sorte de panique morale presque automatique. Dès qu’on évoque l’idée d’une base numérique complète de la population, les mêmes réflexes surgissent : surveillance, intrusion, fichage, menace sur les libertés. Comme si toute organisation rationnelle de l’information publique annonçait fatalement un monde orwellien (George Orwell, 1984, surveillance totale).
Cette peur, à bien y regarder, est souvent exagérée, parfois entretenue, et pas toujours de bonne foi. Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un État qui connaîtrait mieux la réalité de sa propre population pour mieux gouverner. En quoi cela devrait-il effrayer un citoyen honnête ? Les honnêtes gens n’ont rien à cacher à l’administration lorsqu’elle agit dans le cadre de la loi et pour l’intérêt général. Ceux que l’ordre, la traçabilité et la transparence inquiètent le plus ne sont pas toujours les plus vertueux.
Il faut avoir le courage de le dire clairement : la psychose des données personnelles impressionne surtout ceux qui vivent de la dissimulation, des arrangements, des faux statuts, des fraudes, des contournements et des zones grises. Toute société compte des individus qui profitent du désordre administratif, des fichiers incomplets, des informations dispersées, des identités mal vérifiées, des situations mal recensées. Pour eux, l’opacité est une ressource. Pour eux, l’imprécision est un abri. Pour eux, la modernisation numérique représente une menace, non parce qu’elle détruirait une liberté fondamentale, mais parce qu’elle réduit les marges de la fraude et du mensonge. À l’inverse, le citoyen qui paie ses impôts, scolarise ses enfants, respecte la loi, travaille, se soigne et circule normalement n’a aucune raison sérieuse d’être terrorisé par l’existence d’un système d’information efficace.
Dans un pays comme la Tunisie, qui compte seulement douze millions d’habitants, disposer d’une base numérique exhaustive et rigoureuse serait un progrès décisif. Ce n’est pas un caprice de technocrate, c’est une nécessité de gouvernance. Comment planifier sérieusement une politique publique lorsque les chiffres sont approximatifs, dispersés entre administrations, parfois contradictoires, souvent obsolètes ? Comment décider justement lorsque l’on ne sait pas avec exactitude combien il y a d’élèves scolarisés, combien quittent l’école prématurément, combien de retraités vivent dans la précarité, combien de citoyens souffrent d’affections chroniques, combien de diplômés sont sans emploi, combien de familles ont besoin d’un soutien ciblé ? On gouverne mal quand on voit flou. On gaspille, on improvise, on corrige trop tard. Une base de données solide permettrait au contraire de gouverner à partir du réel.
Enjeu : comment organiser l’accès à l’information
Pour les décideurs, un tel outil serait d’une utilité immense. Il offrirait, à un moment donné, une photographie exacte de la société tunisienne. Non pas une estimation vague, mais un tableau précis, immédiatement exploitable, constamment actualisé. Le ministère de l’Éducation pourrait suivre les trajectoires scolaires, repérer les abandons, anticiper les besoins en enseignants, en infrastructures, en transport. Le ministère de la Santé pourrait cartographier les besoins sanitaires, prévoir les équipements, orienter les budgets, suivre les pathologies dominantes par région. Les affaires sociales pourraient cibler les aides avec une précision inédite. Le ministère de l’Emploi pourrait mesurer les parcours professionnels, identifier les zones de chômage structurel, ajuster les formations. Les caisses de retraite auraient une vision nette des évolutions démographiques. Les collectivités locales sauraient enfin sur quelles réalités humaines elles agissent.
On comprend alors que l’enjeu n’est pas de savoir si cette base serait utile. Elle le serait de manière éclatante. L’enjeu réel est plutôt de savoir comment organiser l’accès à l’information. Car la confusion entretenue dans le débat public consiste à faire croire que centraliser les données reviendrait à les livrer à tous. C’est faux. Une base unique peut parfaitement être gouvernée par des règles d’accès strictes, sélectives, intelligentes. Chaque citoyen pourrait porter, dès la naissance, un numéro unique qui l’accompagnerait dans ses papiers officiels, sans que cela autorise pour autant n’importe quelle administration à consulter n’importe quoi. Le service des mines n’aurait accès qu’aux informations relatives au véhicule. La faculté seulement au parcours scolaire et universitaire. L’hôpital au dossier médical. La justice au casier judiciaire. L’employeur à ce qui concerne le parcours professionnel légalement vérifiable. Chacun dans son couloir, chacun dans sa compétence, chacun dans sa limite.
La technologie moderne permet cela sans difficulté majeure. Le volume de données n’est même pas un obstacle. Si l’on attribue à chaque citoyen cinquante paramètres utiles, on obtient environ six cents millions de données élémentaires pour toute la population tunisienne. À l’échelle actuelle du stockage numérique, c’est peu. Le vrai défi n’est donc pas technique, il est institutionnel et moral. Il faut une architecture sérieuse, une programmation rigoureuse, des habilitations d’accès, des journaux de consultation, des contrôles, des sanctions en cas d’abus.
Un débat souvent mal posé
Mais rien de cela ne justifie la peur irrationnelle qui entoure souvent le sujet. Ce qu’il faut craindre, ce n’est pas la donnée elle-même. C’est l’absence de règles. Ce n’est pas la mémoire administrative, c’est l’arbitraire.
Il faut même aller plus loin : une bonne base de données protège souvent mieux le citoyen qu’un système archaïque. Car dans le désordre actuel prospèrent l’erreur, la lenteur, l’humiliation bureaucratique, la paperasse inutile, les dossiers perdus, les certificats réclamés dix fois, les aides attribuées au hasard, les passe-droits, les inégalités invisibles. Le citoyen honnête souffre davantage d’un État aveugle que d’un État informé. Un État qui sait mieux peut traiter plus vite, plus justement et plus humainement. Il peut éviter que le pauvre passe inaperçu, que le décrocheur scolaire disparaisse dans les statistiques, que le malade attende trop longtemps, que la région oubliée reste oubliée faute de données solides.
Au fond, le débat sur les données personnelles est souvent mal posé. On le transforme en querelle abstraite sur la liberté, alors qu’il s’agit d’abord d’efficacité publique, de justice distributive et de rationalité politique. Une nation moderne ne peut pas continuer à se gouverner dans le brouillard. Les décideurs ont besoin d’instruments fiables pour voir le pays tel qu’il est, non tel qu’on l’imagine. Une base numérique exhaustive de la population serait l’un de ces instruments majeurs. Elle permettrait de prévoir au lieu de subir, de cibler au lieu de disperser, de corriger au lieu de constater trop tard.
Il faut donc sortir des slogans faciles. Non, la collecte organisée de données n’est pas en soi une agression contre la vie privée. Oui, elle peut devenir un formidable levier de bonne gouvernance. Et oui, ceux qui s’en effraient avec le plus de véhémence ne sont pas toujours les défenseurs les plus purs de la liberté, ce sont souvent les bénéficiaires d’un désordre ancien. Le citoyen honnête, lui, a surtout besoin d’un État compétent, précis et équitable. Et pour cela, il faut des informations fiables. Une société qui refuse de se connaître se condamne à mal se conduire. Une société qui accepte de se connaître avec méthode, avec droit et avec intelligence se donne enfin les moyens de mieux décider.
