Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Au cycle primaire en Tunisie, il devient de plus en plus difficile d’ignorer une évidence que beaucoup d’enseignants, de parents et d’observateurs ressentent sans toujours la formuler nettement : l’année scolaire est trop fragmentée pour permettre un apprentissage serein et solide. Entre les vacances, les interruptions répétées et les évaluations qui jalonnent chaque trimestre, l’école semble fonctionner selon un rythme haché, presque essoufflé, qui nuit à sa mission première.
La question n’est donc plus simplement de savoir si les élèves sont trop évalués, mais de se demander si le cadre trimestriel lui-même n’est pas devenu inadapté à l’enseignement primaire. Et il faut avoir le courage de poser une proposition claire : il est temps de passer à un régime semestriel.
Le problème du régime trimestriel est qu’il installe dans l’école une logique de séquences courtes. À peine le travail commence-t-il à s’installer qu’il faut déjà préparer une échéance, accélérer le programme, revoir les leçons en fonction des devoirs, puis corriger, classer, faire les bilans, avant qu’une nouvelle coupure ne vienne casser l’élan. Le trimestre, dans sa brièveté réelle, ne laisse pas assez de temps pour enseigner en profondeur. Il impose un sentiment d’urgence permanent. Tout se passe comme si l’on demandait à l’école de démontrer rapidement qu’elle avance, au lieu de lui permettre de faire véritablement apprendre.
Or, à l’école primaire, apprendre suppose du temps. Du temps pour comprendre, du temps pour revenir sur une difficulté, du temps pour répéter sans honte, du temps pour consolider ce qui reste fragile. Un enfant ne construit ni sa lecture, ni son écriture, ni son rapport aux nombres dans la précipitation. Il progresse par reprises successives, par maturation, par familiarité avec les gestes intellectuels. Cette lenteur n’est pas une faiblesse du système, elle est la condition même de l’éducation. C’est pourquoi un régime semestriel serait plus juste, plus cohérent, plus respectueux du rythme réel des apprentissages.
Le semestre permettrait d’abord de desserrer l’étau des évaluations. Non pas de supprimer toute exigence, mais de la replacer à sa juste place. Aujourd’hui, l’évaluation tend à organiser la vie scolaire beaucoup plus qu’elle ne l’éclaire. Elle devient une fin implicite. Les semaines de préparation, la tension qu’elle installe, le temps qu’elle consomme, tout cela finit par réduire l’espace réservé à l’enseignement lui-même. Avec un régime semestriel, l’école pourrait mieux respirer. Les enseignants disposeraient d’une durée pédagogique plus longue pour installer les acquis avant les grands bilans. Les élèves, eux, seraient moins soumis à cette sensation d’être sans cesse attendus au tournant.
Ce changement aurait aussi une vertu psychologique importante. Le rythme trimestriel produit une fatigue diffuse, parce qu’il multiplie les recommencements. Chaque période semble trop courte pour être pleinement investie, et chaque interruption oblige à reconstruire les habitudes de travail.
Une autre philosophie du temps scolaire
Au primaire, cette reconstruction permanente coûte cher. Il faut rétablir l’attention, relancer la mémoire, réinstaller les routines de classe. Un semestre plus long offrirait au contraire une continuité plus stable. Il permettrait d’entrer réellement dans une dynamique de travail, au lieu de rester prisonnier d’un cycle de démarrage, d’accélération et d’arrêt.
Il faut aussi regarder les choses du point de vue des enseignants. Eux aussi subissent le morcellement du temps scolaire. Ils sont appelés à enseigner, évaluer, corriger, renseigner des résultats, expliquer des écarts, tout en essayant de suivre un programme souvent dense. Le régime trimestriel ne les aide pas à mieux enseigner, il les pousse souvent à mieux gérer la compression du temps. Or l’école n’a pas besoin d’enseignants transformés en gestionnaires d’échéances, elle a besoin de maîtres disponibles pour observer, reprendre, accompagner, différencier. Là encore, le semestre serait une manière de redonner à l’acte d’enseigner sa centralité.
Bien entendu, passer au régime semestriel ne résoudrait pas à lui seul tous les maux de l’école primaire tunisienne. Il ne suffira ni à améliorer magiquement les performances ni à effacer les inégalités. Mais il créerait une condition fondamentale : un temps scolaire moins dispersé, donc plus favorable à la qualité pédagogique. Et cette condition compte énormément. Car on ne peut pas réclamer de meilleurs résultats tout en maintenant une organisation qui disperse les efforts et morcelle les apprentissages.
Derrière ce débat apparemment technique, il y a en réalité un choix éducatif profond. Veut-on une école gouvernée par le découpage administratif de l’année ou une école pensée à partir des besoins de l’enfant ? Veut-on multiplier les rendez-vous évaluatifs ou renforcer le temps du compagnonnage pédagogique ? Veut-on une école qui court ou une école qui construit ? Le régime semestriel n’est pas seulement un autre calendrier, il est une autre philosophie du temps scolaire.
Il serait donc sage, au primaire, d’ouvrir sérieusement ce chantier. Non par goût de la réforme pour la réforme, mais parce que l’expérience quotidienne montre les limites du système actuel. Lorsqu’un cadre empêche la continuité, alourdit la pression évaluative et rétrécit le temps d’enseigner, il faut savoir le repenser. Passer au semestre serait un signal simple mais fort, celui d’une école qui choisit enfin de protéger le temps long de l’apprentissage. Et dans une époque où l’on demande beaucoup à l’institution scolaire, ce serait déjà une décision essentielle. Redonner du temps à l’école, c’est redonner sa chance à l’éducation.
