Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
L’urgence de reconsidérer, et surtout de réimaginer, nos espaces urbains et ruraux ne relève plus d’un débat d’experts : elle s’impose dans la vie ordinaire, dans les trajets quotidiens, dans l’inconfort des rues mal pensées, dans la fatigue des paysages défigurés, dans ce sentiment diffus que nos villes et nos villages avancent sans boussole. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que le développement, tel qu’il s’est installé au fil des années, a trop souvent été une addition de décisions isolées.
On a construit comme on colmate, on a élargi comme on improvise, on a posé des infrastructures comme on étale des pansements sur une plaie qui continue de s’ouvrir. Le résultat est là : une mosaïque incohérente, fragmentée, où les quartiers ne se parlent pas, où les routes coupent plus qu’elles ne relient, où les espaces publics ressemblent parfois à des résidus d’aménagement plutôt qu’à des lieux de vie. Ce qui frappe, au-delà des défauts techniques, c’est l’absence de récit.
Car une ville n’est pas seulement un ensemble de bâtiments, de réseaux et d’équipements, c’est une idée de la vie commune. Quand cette idée manque, l’architecture devient une juxtaposition, le paysage une somme de ruptures et l’habitant un simple utilisateur qui s’adapte tant bien que mal. La ruralité, elle aussi, subit ce même mal : on la traite souvent comme un arrière-plan, un espace à «rattraper», sans entendre ce qu’elle porte de mémoire, de savoir-faire et de rapport singulier au territoire. Or, à force de développer sans comprendre, on finit par abîmer ce qu’on prétend améliorer : on efface les continuités, on fragilise les équilibres, on banalise les lieux jusqu’à les rendre interchangeables. Au cœur de cette problématique se trouve un angle mort lourd de conséquences : l’absence d’une stratégie culturelle claire. Le mot «culture» est souvent cantonné aux festivals, aux musées, aux événements. Pourtant, la culture est aussi, et peut-être d’abord, une manière d’habiter.
Elle traverse les formes urbaines, les matériaux, les seuils, l’ombre, la lumière, la place du voisin, la distance entre les maisons, la manière dont une rue invite à marcher ou oblige à fuir. Elle dit l’identité d’un lieu et la qualité du lien social. Quand la planification urbaine oublie cette dimension, elle se réduit à une mécanique d’occupation du sol, à une gestion administrative des surfaces, à une bataille de chiffres. Et nous perdons ce qui rend une ville reconnaissable, une médina sensible, un village singulier, un quartier vivant. Pour une planification participative Il est donc impératif de se demander, simplement mais radicalement : quelle vision voulons- nous façonner pour nos villes et nos zones rurales ?
Souhaitons-nous des espaces où l’on traverse sans s’arrêter, où l’on consomme sans appartenir, où l’on s’enferme derrière des clôtures parce que l’extérieur n’inspire plus confiance ? Ou bien voulons-nous des lieux qui encouragent la rencontre, la marche, la conversation, le jeu des enfants, le respect des anciens, la dignité de chacun ? La réponse n’est pas abstraite : elle se lit dans la largeur des trottoirs, dans la présence des arbres, dans l’accessibilité des transports, dans la place accordée aux marchés, aux bibliothèques, aux ateliers, aux terrains de sport, aux espaces culturels modestes mais réguliers. Elle se lit aussi dans les choix énergétiques, dans la gestion de l’eau, dans la manière dont on protège la terre agricole ou dont on la grignote au profit d’un béton facile.
Mais une vision, pour être juste, ne peut pas tomber d’en haut. Elle doit se construire avec celles et ceux qui vivent le territoire. Une planification participative, réelle, pas décorative, pourrait devenir la pierre angulaire d’une nouvelle ère de développement. Participer ne signifie pas uniquement «consulter» : cela veut dire écouter les usages, comprendre les besoins, reconnaître les savoirs du quotidien, associer les habitants aux arbitrages, expliquer les contraintes, rendre visibles les budgets, discuter les priorités. Cela exige un dialogue ouvert entre autorités, urbanistes, architectes, ingénieurs, sociologues, artistes, associations et résidents. Non pour transformer chaque projet en bataille interminable, mais pour éviter les erreurs coûteuses et pour produire une cohérence que personne ne peut inventer seul.
Car la fragmentation que nous subissons n’est pas seulement une question de plans, c’est une question de gouvernance. Quand les responsabilités se diluent, que les décisions se contredisent, que l’intérêt immédiat l’emporte sur l’intérêt commun, la ville devient un puzzle dont les pièces ne s’emboîtent jamais. Approche holistique Et dans ce désordre, ce sont toujours les citoyens ordinaires qui paient : par le temps perdu, par la sécurité affaiblie, par les services éloignés, par l’espace public dégradé, par une mobilité pénible, par un sentiment de relégation. Repenser la ville, c’est donc aussi repenser la coordination, la transparence et l’obligation de résultat.
À ce titre, il est temps d’accorder une attention particulière à la finalisation des projets en cours. Les chantiers inachevés sont plus qu’une nuisance, ils sont le symbole visible d’un développement hésitant, parfois captif de procédures opaques, parfois bloqué par des conflits d’intérêts, parfois abandonné faute de suivi. Un chantier laissé à l’abandon ronge la confiance et dégrade l’environnement. Il crée de la poussière, du danger, de l’encombrement et surtout, une impression de promesses trahies. Traiter ce problème exige une gestion rigoureuse des ressources, une surveillance réelle des travaux, des calendriers crédibles et une responsabilité accrue des parties prenantes.
Il ne s’agit pas de chercher des coupables pour le plaisir, mais d’établir une culture de l’achèvement : ce qui commence doit se terminer, et ce qui se finance doit se livrer. Réhabiliter nos villes et nos villages demande enfin une approche holistique, capable de relier ce qui a été séparé. Une stratégie culturelle qui ne soit pas un supplément d’âme mais un principe d’organisation. Une planification qui respecte l’identité des lieux tout en préparant l’avenir. Un urbanisme qui privilégie la qualité de vie, la sobriété, la beauté quotidienne, plutôt que la vitesse et l’apparence. Et surtout, une conviction partagée : l’espace n’est pas un décor, c’est notre bien commun. Si nous réintégrons la dimension communautaire dans la décision, que nous garantissons la finalisation efficace des projets, que nous redonnons à la culture locale sa place structurante, alors nous pourrons édifier des environnements urbains et ruraux qui reflètent nos valeurs, préservent notre patrimoine et répondent, enfin, aux aspirations de tous les citoyens.
