La Foire du livre vient de commencer et notre invité de ce dimanche est un écrivain tunisien qui brille de mille feux. Il s’agit de Sami Mokaddem, natif de 1982. Diplômé en expertise comptable, il fuit le monde des chiffres en publiant ses premières nouvelles sur les réseaux sociaux.
En 2013, il sort son premier recueil de nouvelles «La Cité écarlate». En 2014, il édite son premier roman «Dix-neuf», lauréat du Prix Comar 2015, catégorie découverte. Et en 2017, il publie le deuxième volet de la Trilogie de Carthage, commencée avec «Dix-neuf», le roman «Le Sang des Anges».
En 2020, il fait paraître le dernier tome de la trilogie intitulé «Le secret des Barcides», lauréat du Prix Spécial du jury Comar 2020 et finaliste du POLA (Prix Orange du Livre en Afrique), 2021.
C’est en 2019 qu’il publie son premier roman en langue arabe intitulé «Le cimetière des papillons», puis enchaîne en 2021 avec quatre épisodes de la série «La décennie noire», une fresque historique située entre l’an 1250 et l’an 1260, dans le cadre du projet «Les romans de poche tunisiens» en langue arabe.
En 2021, l’auteur préside le jury Goncourt choix de la Tunisie.
Sami Mokaddem publie en 2021 son roman «Il était deux fois le Petit Prince», lauréat du Prix de l’Etat pour la création littéraire en 2022. Ce roman a été traduit en langue arabe en 2024.
Nous avons profité de la tenue de la Foire du livre pour parler avec notre invité de romans, mais également d’édition. Et il est bien placé pour le faire, d’autant plus qu’il a créé, en collaboration avec l’auteur Atef Attia, la maison d’édition Pop Libris, spécialisée dans la littérature de genre. Pop Libris publie essentiellement des plumes tunisiennes francophones et arabophones et depuis 2022, elle s’est orientée vers la traduction via l’acquisition des Droits des thrillers français qui ne sont pas traduits en langue arabe. Entretien.
– Le Temps : Pour commencer, si vous nous parliez de votre parcours scolaire et universitaire ?
– Bonjour et merci pour votre invitation. Je suis le fruit de l’école publique : le primaire à l’école «Rue des roses» La Marsa, ensuite le lycée Carthage Présidence, et après le bac, j’ai choisi la proximité, donc l’IHEC Carthage où j’ai décroché le Certificat d’Etudes Supérieures en Révision Comptable, un concours assez dur à l’époque.
– Vos premiers pas dans le monde de l’écriture…
– J’écris depuis mon plus jeune âge, mais rien de sérieux. Après la révolution, quelque chose s’est libéré. J’ai commencé par partager quelques récits sur les réseaux sociaux et les retours positifs m’ont encouragé à poursuivre, jusqu’à ce que mon ami Atef Attia nous pousse tous les deux à fonder la maison d’édition Pop Libris.
– Aviez-vous un modèle, un écrivain que vous vouliez imiter ?
– Imiter, non. Mais il y a des auteurs que j’envie particulièrement. Mathias Malzieu, par exemple, qui réinvente la langue française. Daniel Glattauer pour sa finesse. Haruki Murakami, capable d’envoûter le lecteur même avec sa liste des courses. Stephen King, naturellement. Assez tard, j’ai découvert Dostoïevski, mais mieux vaut tard que jamais.
– Est-ce-que la famille vous a boosté et cru en vous ?
– Naturellement. Mes parents ont même passé au peigne fin les épreuves avant le tirage final.
– Vous êtes expert-comptable et du monde des chiffres, vous êtes passé aux livres, aux romans, aux nouvelles. Il y a eu forcément un déclic. Comment s’est fait ce passage ?
– Non, il n’y a pas eu de déclic, l’un n’empêchant pas l’autre. C’est notre système éducatif défaillant qui a créé cette illusion, mais on peut autant aimer les chiffres que les lettres.
– Vous vous exprimez dans les deux langues, l’arabe et le français. Mais il est clair que vous avez un penchant pour le français. Pourquoi ce choix ?
– Au début, j’écrivais en français, par amour de la langue et par facilité aussi. Je maîtrisais l’arabe, mais avec tout ce que je lisais, je me disais que je n’arriverais jamais à la cheville de Rawdha Achour par exemple, ou Abderrahmen Mnif, ou Ala Aswani ou Tarek Imam. Mais l’accueil favorable de mon premier roman en langue arabe m’a encouragé à poursuivre. Certes, mon style n’arrive toujours pas à la cheville des auteurs cités, mais les lecteurs disent que c’est au moins digeste, et c’est l’essentiel.
– Le succès est arrivé dès vos premiers ouvrages, à la faveur du prix «Découverte» du Comar d’or. C’était en 2015. Puis en 2020, vous avez reçu le Prix spécial du jury du Comar d’or. Ces récompenses vous ont-elles conforté dans votre ambition, celle de devenir un écrivain connu ?
– Mon ambition n’a jamais été de devenir un écrivain connu. J’écris pour le plaisir, et heureusement que le lecteur le décèle. Si mes romans arrivent à tenir ne serait-ce qu’un seul lecteur en haleine, je suis un auteur comblé.
– Les thèmes que vous abordez, est-ce la conséquence de votre vécu ? Quelle est votre source d’inspiration ?
– Oui et non. C’est plutôt les conséquences de mes différentes lectures. Par exemple, je suis tombé sur une histoire incroyable sur Saint-Exupéry qui aurait séjourné à la Marsa. J’ai creusé, j’ai identifié la maison et j’ai écrit «Il était deux fois le Petit Prince». De même pour la trilogie de Carthage, j’ai tenu à corriger, dans l’esprit du lecteur, la propagande romaine disant que les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants au dieu Baal-Hamon.
– En 2021, vous étiez le président du jury du «prix Goncourt : choix de la Tunisie». Est-ce facile de juger les autres ?
– Heureusement que le Goncourt choix de la Tunisie est décidé par les lycéens. Le président va à leur rencontre, les écoute et annonce le résultat. Cela dit, en tant que lecteur, je garde le droit de savourer ou non, une œuvre littéraire.
– Pensez-vous à l’international ? A exporter vos ouvrages dans les pays francophones ?
– Oui bien sûr, mais il ne s’agit pas de ma personne. En Tunisie, il y a tout un mouvement de littérature de genre, et comme il existe le polar nordique, le thriller espagnol et le roman d’horreur japonais, il existe la littérature de genre tunisienne, et elle mérite d’être lue car elle intègre une empreinte locale intéressante pour un lectorat international.
– Vous êtes marié à une Booktubeuse ou une Bookstragammeuse, Sonia Ben Behi. Elle est surtout résidente en médecine et microbiologiste. J’imagine qu’elle est la première à vous lire…
– À chaque auteur son premier lecteur, en qui il a pleinement confiance. Je suis extrêmement chanceux d’avoir une épouse, une amie et une confidente. Elle est cependant impitoyable dans sa lecture, et c’est tout dans mon intérêt.
– Vous êtes écrivain, mais vous êtes également directeur dans une compagnie privée. Si vous arriviez à vivre décemment des ventes de vos romans, cesseriez-vous d’être directeur d’une compagnie privée pour vous consacrer à l’écriture ?
– En Tunisie, un auteur ne peut pas se permettre de vivre de sa plume. Le marché est limité et un best-seller en Tunisie ne dépasse pas les 1000 exemplaires, ce qui présente un chiffre ridicule.
– Qui sont vos lecteurs, sachant qu’en Tunisie on ne lit pas beaucoup ?
– Bien au contraire. Nous avons plusieurs lecteurs en Tunisie et l’intérêt pour la lecture est de plus en plus perceptible. Avec les réseaux sociaux, une nouvelle forme de communication se crée autour du livre. On passe de la lecture individuelle au partage d’expérience. Même les genres littéraires ont énormément évolué ces dernières années. Moi-même, je n’arrive plus à suivre. Aussi, avec la photo et la vidéo, on passe au livre-objet. Aujourd’hui, un lecteur peut manifester de l’intérêt pour le livre juste parce que la couverture l’a attiré. Je prends en compte tous ces éléments, naturellement, pour présenter au lecteur non seulement une simple lecture d’évasion mais une expérience entière.
– C’est ce qui expliquerait la grande affluence des Tunisiens durant la Foire du livre ?
– C’est normal, je pense. Le livre a toujours fait partie de nos traditions, les parents aujourd’hui ne font que reproduire le schéma parental en emmenant leurs enfants chaque année à la Foire du livre. C’est l’un des aspects festifs de la foire. Maintenant, avec ce flux, le livre reste toujours cher par rapport au Tunisien moyen, et une certaine réticence est notée lors de la concrétisation de l’achat. Cela est dû, à mon avis, à une politique défaillante du soutien du livre en Tunisie, en donnant de l’argent aux éditeurs au lieu d’en faire bénéficier les lecteurs, mais cela est une autre histoire, que je vous raconterai un autre jour.
– La Foire du livre, comme on le sait, vient de commencer. A travers les chiffres des participants, les rencontres, les pays présents, quelle importance donneriez-vous à ce rendez-vous ?
– La Foire du livre est l’événement littéraire le plus important. Malheureusement, il n’y a aucune volonté pour que ce soit un véritable festival. Dans plusieurs pays, le salon du livre est sous la responsabilité du ministère du Tourisme et non celui de la Culture et là, la vision change complètement.

– En quoi consiste votre participation et quel est le numéro de votre stand si vous en avez un ?
– Nous participons comme maison d’édition : Pop Libris. Nous sommes au stand 2509. Nous publions Ali Louati, Olfa Youssef, Amira Ghenim et bien d’autres. Nous avons le projet des romans de poche tunisiens qui reste un projet unique et novateur en Tunisie avec 8 séries et plus de 70 titres.
– On traite les directeurs ou responsables des maisons d’édition de téméraires. Êtes-vous d’accord ?
– Généralement, les visions divergent mais l’objectif reste le même : offrir au lecteur tunisien un produit de qualité, à un prix abordable.
– Un écrivain peut-il aimer un de ses ouvrages plus qu’un autre ?
– Peut-être, mais ce n’est pas mon cas.
– Et quel est celui qui vous a donné le plus de satisfaction ?
– Je n’ai vraiment pas de préférence.
– Pour Alice Parizeau, «écrivain, ce n’est pas un métier, mais une vocation, un don». Quant à vous, vous êtes talentueux ou persévérant ?
– C’est une question piège. Je ne me considère pas talentueux. Mais peut-être que j’ai une certaine facilité à écrire et produire les idées. C’est un don, je dirais. Dieu Merci !
– Quel genre littéraire vous plaît le plus ?
– Je n’ai pas de genre «préféré», j’ai plutôt une fascination envers les auteurs dont la plumes ressemblent à des scalpels. Des écritures d’une précision chirurgicale. Quand j’ai lu «La plus secrète mémoire des hommes» par exemple, je me suis laissé emporter par la magnifique plume de l’auteur.
– Quand est-ce que vous écrivez ?
– Uniquement quand je suis inspiré.
– Avez-vous des rituels ?
– Pas vraiment, mais je ne peux pas écrire chez moi (ni lire, d’ailleurs). Je vais toujours dans les cafés, je monopolise la table et j’écris.
– Est-ce-que vous appréhendez le syndrome de la feuille blanche ?
– Très souvent, oui. Il y a un roman sur lequel je travaille depuis presque trois ans. À ce stade, j’ai réussi à finaliser le plan, mais je n’ai pas écrit grand-chose.
– Aujourd’hui, quel est votre livre de chevet ?
– L’art de la guerre.
– Qui et qu’est-ce que vous aimez lire le plus ?
– Un bon Stephen King.
– Quand vous n’êtes pas au boulot et quand vous n’écrivez pas, que faites-vous ?
– J’adore la marche, c’est une activité qui génère énormément d’idées. Sinon, je regarde beaucoup de séries.
– Vos projets pour demain ?
Ce maudit roman que je traîne depuis trois ans. Un tueur en série, à l’époque de Sadok Bey, et un enquêteur atypique. Tout cela sur un fond historique. On plonge dans une Tunisie à l’aube de la colonisation.
Propos recueillis par Mourad AYARI
Un mini-questionnaire pour mieux connaître Sami
Le principal trait de votre caractère : têtu
La qualité que vous désirez chez un homme : l’honnêteté
La qualité que vous désirez chez une femme : la grâce
La qualité que vous appréciez chez vos amis : la serviabilité
Votre principal défaut : impulsif
Votre occupation préférée : la lecture
Votre rêve de bonheur : vivre de ma plume
Ce que vous voudriez être : quelqu’un qui apporte une valeur ajoutée
La couleur que vous préférez : celle des yeux de mon épouse
Été ou hiver : été
Le pays où vous désireriez vivre : Tunisie, Djerba
Ce que vous porteriez sur une île déserte : une liseuse avec une batterie illimitéeBibliographie
En langue française :
La Cité écarlate (Recueil de nouvelles, 2013)
La Trilogie de Carthage :
1-Dix-neuf (Roman, 2014)
2-Le Sang des anges (Roman, 2017)
3-Le secret des Barcides (Roman, 2020)
Il était deux fois le Petit Prince (Roman, 2021).
En langue arabe :
Le Cimetière des paillons (Roman, 2019)
Damoos Al Karrita (Roman, 2023)
La Décennie noire (10 épisodes, ou 3 intégrales 2021-2024)
