Il existe des sujets qui paraissent petits parce qu’ils sont sous nos pieds. Le trottoir en fait partie. On le regarde à peine, on le traverse sans y penser, on l’accuse parfois de quelques bosses, de quelques trous, de quelques flaques d’eau, puis on continue son chemin. Pourtant, si l’on veut comprendre l’état réel d’une ville, il suffit souvent de regarder ses trottoirs. Non pas ses grands boulevards, ses façades repeintes, ses ronds-points fleuris ou ses bâtiments officiels, mais ses trottoirs ordinaires, ceux que les citoyens empruntent chaque matin pour aller travailler, acheter du pain, accompagner un enfant à l’école ou chercher un médicament.
En Tunisie, le trottoir est devenu un lieu de vérité. Il dit, sans discours, ce que nous faisons de l’espace public, ce que nous accordons au piéton, ce que nous refusons aux plus faibles, ce que nous tolérons par fatigue, par habitude ou par abandon. Le trottoir devrait être l’endroit le plus simple de la ville : une bande réservée à la marche, à la sécurité, à la lenteur humaine. Or il est souvent devenu un parcours d’obstacles, un marché improvisé, un parking sauvage, une extension de café, un chantier permanent, parfois même une zone de danger.
Le Code de la route tunisien rappelle pourtant que les piétons doivent utiliser les emplacements qui leur sont réservés, notamment les trottoirs, les accotements et les espaces aménagés à cet effet. Mais ce principe devient presque ironique lorsque ces mêmes trottoirs sont occupés, cassés, coupés, envahis ou rendus impraticables. La loi demande au piéton de marcher là où, très souvent, la réalité ne lui laisse plus de place.
Le trottoir tunisien est parfois trop haut, parfois trop étroit, parfois absent. Il commence puis disparaît. Il monte puis s’effondre. Il oblige la personne âgée à descendre sur la chaussée. Il oblige la mère avec une poussette à slalomer entre une voiture garée et une marche impossible. Il oblige l’enfant à marcher près des véhicules. Il oblige la personne handicapée à demander de l’aide là où elle aurait dû circuler librement. Et c’est là que le problème cesse d’être un simple désordre urbain pour devenir une question morale.
Le piéton, dernier citoyen de la ville
Dans nos villes, tout semble avoir plus de droits que le piéton. La voiture a pris sa place. Le commerce a pris sa place. Le café a pris sa place. Le chantier a pris sa place. La poubelle, le poteau, le panneau, la moto, le vendeur occasionnel, la terrasse improvisée, tout s’installe sur le trottoir avec une sorte d’assurance tranquille. Le piéton, lui, s’excuse presque d’exister. Il descend sur la route, évite un obstacle, remonte quand il peut, traverse quand il n’a plus le choix, accepte le danger comme une fatalité quotidienne.
Il y a dans cette situation une inversion grave. La ville devrait commencer par protéger celui qui est le moins armé : celui qui marche. La voiture a une carrosserie, le conducteur a un moteur, le commerçant a son local, l’administration a ses murs. Le piéton n’a que son corps. Quand on l’oblige à quitter le trottoir, on l’expose directement au risque. Et ce risque n’est pas abstrait. Il est dans la roue qui frôle, dans le rétroviseur qui touche, dans le klaxon qui humilie, dans la chute qui casse un poignet, dans la peur permanente de celui qui ne marche plus avec confiance.
La question devient encore plus grave lorsqu’il s’agit des personnes âgées. Vieillir dans une ville hostile est une double peine. Le vieil homme qui avance lentement, la vieille femme qui porte un couffin, le retraité qui se rend à la pharmacie ou à la poste n’ont pas besoin de trottoirs héroïques. Ils ont besoin de trottoirs simples, continus, propres, plats, dégagés. C’est peu, dira-t-on. Justement : une société qui n’est pas capable d’offrir ce peu à ses anciens doit s’interroger sur le sens même du mot respect.
L’enfant aussi est victime de cette ville mal dessinée ou mal surveillée. Nous lui apprenons à marcher sur le trottoir, à ne pas descendre sur la chaussée, à faire attention aux voitures. Mais que peut-il faire lorsque le trottoir est occupé par une voiture garée, bloqué par des marchandises ou interrompu par un trou ? Nous lui enseignons la prudence dans une ville qui ne la lui rend pas. Nous exigeons de lui une discipline que l’espace public lui-même ne respecte pas.
Quant aux personnes en situation de handicap, leur rapport au trottoir révèle l’écart entre les textes et la réalité. La Tunisie a adopté des dispositions en faveur de la protection des personnes handicapées, notamment la loi d’orientation de 2005, qui comprend des exigences liées à l’accessibilité de l’environnement et à la facilitation des déplacements. Mais l’accessibilité ne se mesure pas dans un texte. Elle se mesure dans une rue. Elle se mesure devant une administration, devant une école, devant une pharmacie, devant un passage piéton. Elle se mesure au moment où une personne en fauteuil roulant peut passer seule, sans supplier, sans contourner, sans dépendre de la charité d’un inconnu.
Un désordre qui finit par devenir une culture
Le plus inquiétant n’est peut-être pas seulement l’état matériel des trottoirs. Le plus inquiétant est que nous nous y sommes habitués. Nous avons fini par trouver normal ce qui ne l’est pas. Normal qu’un trottoir soit transformé en parking. Normal qu’un commerce déborde sur l’espace public. Normal qu’un café installe ses chaises jusqu’à étouffer le passage. Normal qu’une personne âgée descende sur la chaussée. Normal qu’une mère porte sa poussette à bout de bras. Normal qu’un aveugle, un malade ou un handicapé soit exclu de la marche ordinaire.
Cette normalisation du désordre est plus dangereuse que le désordre lui-même. Car un trou peut être réparé, une voiture peut être déplacée, une marche peut être abaissée. Mais lorsque l’esprit collectif accepte que l’espace public soit confisqué, il devient plus difficile de reconstruire la règle. La ville n’est plus alors un espace commun, elle devient une somme d’appropriations privées. Chacun prend un morceau. Chacun avance son objet, sa chaise, son étalage, sa voiture, son mur invisible. Et le citoyen le plus faible paie la facture.
On dira que les municipalités manquent de moyens. C’est vrai. On dira que les villes ont grandi trop vite, que les budgets sont limités, que les urgences sont nombreuses. C’est vrai aussi. Mais la question des trottoirs ne relève pas seulement de l’argent, elle relève d’abord d’une décision : considérer que le piéton est un citoyen à part entière. Considérer que l’espace public n’est pas un reste, mais un bien commun. Considérer que l’accessibilité n’est pas une faveur accordée aux handicapés, mais une condition minimale de civilisation.
Il faut donc une politique simple, visible, régulière. Dégager les trottoirs occupés. Sanctionner le stationnement sauvage. Empêcher les extensions illégales. Réparer les ruptures dangereuses. Créer des passages accessibles. Abaisser les bordures. Penser aux fauteuils roulants, aux cannes blanches, aux poussettes, aux enfants, aux vieillards. Et surtout, ne pas agir seulement pendant une campagne de quelques jours, avec des photos et des promesses, mais construire une discipline durable de la ville.
Réparer les trottoirs, ce n’est donc pas embellir la ville. C’est réparer le contrat social. C’est dire à la vieille femme : vous pouvez marcher sans peur. À l’enfant : vous pouvez aller à l’école sans être poussé vers les voitures. À la personne handicapée : vous n’êtes pas condamnée à rester chez vous. À la mère : votre poussette a droit de passage. Au citoyen ordinaire : cette ville n’est pas seulement faite pour ceux qui possèdent une voiture, une force physique ou une autorisation tacite d’occuper l’espace.
Nos trottoirs ne respectent personne parce que nous avons cessé de les considérer comme des lieux de respect. Nous les avons réduits à des marges, alors qu’ils sont le premier visage de la ville humaine. Une ville commence par la marche. Avant la voiture, avant le commerce, avant la vitesse, il y a un pied posé devant l’autre. Quand ce geste simple devient difficile, humiliant ou dangereux, c’est toute la ville qui échoue.
Le trottoir est petit, mais ce qu’il révèle est immense. Il révèle notre rapport à la loi, à la faiblesse, au bien commun, à la dignité. Et peut-être qu’un pays qui veut se réformer devrait commencer par là : rendre à ses citoyens le droit élémentaire de marcher sans avoir à se battre contre la ville.
Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
