Face au changement climatique, à la pollution et à la dégradation de la biodiversité, octroyer une personnalité juridique à la mer Méditerranée pourrait-il aider à protéger ses écosystèmes ? Il s’avère que le statut juridique actuel de la mer en tant qu’objet de droit peut entraver sa protection au niveau souhaité pour l’entité vivante qu’elle est en réalité, faite de solidarités écologiques qui transcendent les souverainetés nationales. Accorder à la Méditerranée le statut d’entité naturelle sujet de droit, à l’instar de nombreux écosystèmes auxquels un tel statut a été reconnu depuis une quinzaine d’années dans différentes parties du monde, impliquerait la reconnaissance de son unité, de droits qui lui seraient propres et qui seraient défendus par ses porte-parole/gardiens.
Pourquoi doter la mer Méditerranée d’une telle personnalité juridique ? Il y a d’abord un intérêt écologique évident à travailler sur cette mer car c’est l’une des plus polluées au monde. Elle est contaminée par des déchets de tous genres, des hydrocarbures, un trafic maritime intense : les pressions anthropiques en Méditerranée sont énormes. Les civilisations méditerranéennes ont toujours entretenu un rapport singulier à leur mer. Il y a un héritage culturel et un brassage de populations depuis l’Antiquité qui ont construit la représentation que les Méditerranéens se font de leur mer. Il y a bien sûr aussi beaucoup de diversité : la Méditerranée compte plus d’une vingtaine d’États côtiers avec des régimes juridiques différents et énormément de tensions. Mais il y a aussi une culture commune : le rapport à la côte et à la baignade, la culture culinaire… Tout cela crée une homogénéisation et des motifs culturels communs. Enfin, le droit de la Méditerranée ne part pas de rien : la Convention de Barcelone adoptée en 1976 vise à en réduire la pollution et institue pour cela une gouvernance en commun, en travaillant sur la théorie des communs pour montrer, notamment à partir de cette Convention, qu’il existe les bases en Méditerranée plus qu’ailleurs.
L’École d’été sur les droits de la Méditerranée à Tunis
La première École d’été sur l’évolution souhaitable du statut juridique de la Méditerranée organisée à Marseille en mai 2025 a ainsi accueilli de nombreux enseignants chercheurs, praticiens et artistes, outre de nombreux étudiants. La réussite et le rayonnement de cette première session ont permis d’envisager une 2e session en 2026, cette fois dans un pays de la rive Sud. Ainsi, la deuxième édition de l’École d’été sur les droits de la Méditerrané organisée à Tunis du 21 au 26 mai 2026 s’inscrit dans le cadre du développement de stratégies de sensibilisation dans les pays riverains, par les chercheurs et les praticiens convaincus du bien-fondé du projet MerMéd, à destination d’autres communautés de recherche, d’étudiants, de décideurs politiques et du grand public.
Cette session 2026 de l’École d’été sur les droits de la Méditerranée a accueilli aussi des étudiants de niveau master et doctorat de l’Université de Carthage et d’autres universités du pays (El Manar, Sfax, Sousse, Jendouba…) mais aussi en provenance d’autres pays riverains de la Méditerranée. Les cours et conférences ont été assurés par des enseignants-chercheurs des universités tunisiennes, ainsi que par des experts internationaux et locaux. Cette manifestation scientifique a examiné plusieurs thèmes, dont le droit international de la mer, la biodiversité marine, la protection des côtes, la pollution plastique, les changements climatiques, les zones protégées et la gouvernance des ressources de la Méditerranée, selon un communiqué publié vendredi, par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). La Méditerranée est l’une des mers les plus menacées au monde.
Pollution, surexploitation des ressources, artificialisation du littoral ou changement climatique fragilisent cet espace partagé par 21 États. Chaque pays riverain a ses lois, ses pratiques, ses dépendances vis-à-vis de la mer. Ce qui se traduit par un espace maritime disloqué par les humains et un manque de cohérence en termes de protection juridique. Face à ces pressions croissantes, une piste encore peu explorée dans le domaine maritime consiste à reconnaître juridiquement la mer Méditerranée. Une idée émergente, mais qui pourrait transformer en profondeur la manière de protéger cet espace commun. La Convention de Barcelone, adoptée en 1976, constitue ainsi l’un des piliers de cette architecture juridique. Elle visait déjà à lutter contre la pollution et à protéger les écosystèmes méditerranéens.
Pourtant, malgré cet empilement d’instruments, la dégradation se poursuit et la coopération entre États demeure limitée. Trop souvent, les décisions restent fragmentées, dépendantes d’intérêts nationaux ou de priorités économiques divergentes. L’objectif est d’avancer progressivement, en construisant un consensus autour de la reconnaissance des droits de la Méditerranée. Une ambition qui pourrait faire de cette mer, à la fois fragile et stratégique, un laboratoire d’innovation pour la gouvernance environnementale mondiale et pour prévenir ou contester certaines atteintes environnementales. On ne peut pas confier ce rôle à un seul acteur : les considérations économiques prennent trop souvent le pas. Il faut donc réussir à identifier plusieurs représentants publics et privés qui parlent au nom de la Méditerranée, en raison de leur expertise, parce que la mer fait partie de leur quotidien.
Kamel BOUAOUINA
