Il fut un temps où le médicament appartenait à un lieu, à une parole et à une responsabilité. On entrait dans une pharmacie, on remettait une ordonnance, on posait une question, et l’on recevait, avec la boîte, un minimum de conseils. Aujourd’hui, une partie de ce monde se déplace vers les écrans. Sur Facebook, entre une annonce de vêtements, une vidéo de cuisine et une polémique du jour, apparaissent des publications qui promettent de soigner plus vite, moins cher, sans attente et sans médecin. Comprimés pour maigrir, crèmes miraculeuses, antibiotiques vendus «en privé», injections rares, produits importés : tout circule dans un marché parallèle où l’urgence du malade rencontre l’habileté du vendeur.
Le problème n’est pas seulement que Facebook héberge des annonces douteuses. Il est plus profond : il tient à la transformation de la maladie en opportunité commerciale immédiate. La peur de souffrir, la honte de consulter, le manque d’argent, les délais médicaux, la méfiance envers les institutions, tout cela crée un terrain favorable à une nouvelle forme de commerce sanitaire. Dans ce commerce, la phrase rassurante remplace le diagnostic, l’image de la boîte remplace la traçabilité, le commentaire enthousiaste remplace l’étude médicale, et le message privé remplace l’ordonnance. On n’achète plus seulement un médicament, on achète une promesse, parfois une illusion, parfois un danger.
Ce phénomène dépasse les frontières nationales. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les produits médicaux de qualité inférieure ou falsifiés touchent toutes les régions du monde, et qu’au moins un produit médical sur dix dans les pays à revenu faible ou intermédiaire est de qualité inférieure ou falsifié. Derrière la petite annonce anodine, il existe donc un marché mondial, organisé et rentable, qui profite de la fragilité des patients. Interpol a encore signalé, en 2026, la saisie de millions de doses de produits pharmaceutiques illicites dans une opération internationale. Le trafic de médicaments n’est pas une exception marginale, c’est une économie criminelle installée.
Ce qui rend Facebook particulièrement sensible, c’est la confusion des espaces. Nous y sommes entre amis, voisins, membres d’un groupe local. Un produit publié dans un groupe de quartier paraît moins inquiétant qu’un site inconnu. Un vendeur qui répond vite, promet la discrétion, parle notre langue et connaît nos difficultés, inspire parfois plus confiance qu’une institution lointaine. C’est là que réside le piège : la proximité numérique fabrique une fausse intimité, et cette intimité affaiblit la vigilance.
Le médicament n’est pas un produit comme les autres
On peut acheter un téléphone d’occasion sur Facebook et accepter le risque qu’il fonctionne mal. On peut commander une montre, un parfum et découvrir ensuite que la qualité n’est pas au rendez-vous. Mais un médicament engage le corps, les organes, le sang, parfois la vie. Il peut interagir avec un traitement déjà pris. Il peut être contre-indiqué pour une femme enceinte, un enfant, une personne âgée, un malade du cœur, du foie ou des reins. Il peut être inutile si la dose est trop faible, dangereux si la dose est trop forte, mortel si la substance n’est pas celle annoncée. L’Agence française du médicament avertit que les produits achetés hors circuit légal peuvent exposer à un sous-dosage, à un surdosage ou à une substance potentiellement toxique.
Or, sur Facebook, ces nuances disparaissent derrière une rhétorique simple : «testé», «efficace», «original», «disponible», «livraison rapide». Le vocabulaire commercial devient plus fort que le vocabulaire médical. Le témoignage remplace l’examen. La photo avant/après, surtout pour les produits amaigrissants ou dermatologiques, devient une preuve émotionnelle. Et lorsque la souffrance est intime — poids, sexualité, douleurs chroniques, fertilité, anxiété — le patient cherche parfois moins la sécurité que la discrétion. Les trafiquants le savent. Ils ne vendent pas seulement un produit, ils vendent l’évitement du regard médical.
Il faut aussi reconnaître que ceux qui achètent ne sont pas toujours naïfs. C’est parfois parce que le système officiel leur paraît lent, coûteux ou inaccessible. C’est parfois parce qu’un médicament manque, qu’une consultation est reportée, que la douleur ne supporte pas les délais. La critique des ventes sauvages ne doit donc pas se transformer en mépris du malade. Il faut condamner le trafic sans humilier ceux qui y tombent. Derrière chaque achat risqué, il y a souvent une inquiétude sincère et une solitude sanitaire.
Je comprends votre fatigue devant les rendez-vous médicaux interminables et les prospections répétées. Je comprends que votre prostate vous gâche les nuits, que ces douleurs vous inquiètent, que ces boutons au visage vous gênent dans votre vie sociale, parfois même dans votre désir de séduire ou de vous sentir bien dans votre peau. Mais il faut le dire clairement : céder à l’automédication peut devenir plus ennuyeux, plus dangereux et plus lourd de conséquences que les symptômes eux-mêmes. Un médicament pris sans avis médical ne soigne pas toujours ; parfois, il masque, retarde, complique, ou aggrave silencieusement ce que l’on croyait résoudre.
La confiance ne se remplace pas par un message privé
La réponse ne peut pas être seulement policière. Bien sûr, il faut contrôler, signaler, supprimer les pages frauduleuses, poursuivre les vendeurs, coopérer avec les plateformes. Mais la bataille est aussi culturelle. Nous devons réapprendre que le médicament a besoin d’un cadre, non par bureaucratie, mais parce que le corps humain n’est pas un terrain d’expérimentation improvisée. La pharmacie, le médecin, l’ordonnance, la notice, le numéro de lot, la chaîne de conservation, tout cela peut sembler lourd, mais c’est précisément cette lourdeur qui protège. Une boîte sortie d’un sac, livrée sans facture et vendue par message privé, peut ressembler à une solution ; elle est surtout une rupture de toutes les garanties.
Pour les lecteurs ordinaires, quelques réflexes doivent devenir simples. Un médicament sur ordonnance ne doit pas être acheté auprès d’un particulier ou d’une page Facebook. Un produit miracle, très cher ou anormalement bon marché, doit éveiller le doute. Une promesse de guérison rapide, sans effets secondaires, sans consultation, est déjà un signal d’alerte. Il faut se méfier des vendeurs qui pressent, qui demandent de passer en message privé, qui refusent de donner une provenance claire. En cas de doute, le pharmacien reste l’un des interlocuteurs les plus accessibles.
Mais au-delà des conseils pratiques, cette question nous oblige à interroger notre rapport contemporain à la santé. Nous voulons tout rapidement : l’information, le diagnostic, le traitement, la livraison. Les réseaux sociaux ont habitué nos esprits à confondre disponibilité et vérité. Parce qu’un produit est visible, nous croyons qu’il existe légalement. Parce qu’il est recommandé, nous croyons qu’il est sûr. Parce qu’il est livré vite, nous croyons qu’il répond à notre urgence. Or la santé demande parfois l’inverse : ralentir, vérifier, demander conseil, accepter qu’un médicament ne soit pas adapté à tous.
Le médicament vendu sur Facebook est donc plus qu’un fait divers numérique. Il révèle une époque où la confiance se fragmente, où les institutions peinent à parler clairement, où le commerce pénètre les zones les plus vulnérables de l’existence. Il ne s’agit pas de diaboliser Internet : les réseaux peuvent informer, orienter, sensibiliser. Mais lorsque le médicament quitte le circuit contrôlé pour devenir une marchandise clandestine, la technologie cesse d’être un outil et devient un risque. Une société digne de ce nom ne laisse pas ses citoyens chercher la guérison dans l’ombre des groupes privés. Elle construit des soins accessibles, des pharmacies fiables, une information claire et une éducation sanitaire patiente. Car face à la maladie, l’être humain n’a pas seulement besoin d’un produit, il a besoin de confiance, de compétence et de protection.
Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
