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Accueil » Au-delà d’une visite d’adieu : la Tunisie et le Pakistan face aux recompositions du monde multipolaire
NATION jeudi, 18 juin, 2026,08:269 Mins Read

Au-delà d’une visite d’adieu : la Tunisie et le Pakistan face aux recompositions du monde multipolaire

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Par Mondher AFI

Le 15 juin 2026, au Palais de Carthage, le Président de la République, Kaïs Saïed, a reçu l’ambassadeur de la République islamique du Pakistan en Tunisie,Jawad Ahmed Umrani, venu lui présenter ses salutations d’adieu à l’occasion de la fin de sa mission diplomatique. À première vue, l’événement pourrait apparaître comme un acte protocolaire ordinaire marquant la clôture d’un mandat diplomatique. Pourtant, une lecture plus attentive révèle une portée beaucoup plus large. Derrière les usages diplomatiques se dessine en effet un ensemble d’enjeux économiques, stratégiques, académiques et géopolitiques qui dépassent largement la personne du diplomate concerné.

Comme le rappelait le philosophe Paul Ricœur, «les événements n’ont de sens qu’à travers les structures qu’ils révèlent». Le véritable intérêt de cette rencontre réside précisément dans ce qu’elle permet de comprendre des mutations profondes qui affectent aujourd’hui les relations internationales et la place que peuvent y occuper des États comme la Tunisie et le Pakistan.

Depuis plusieurs décennies, les relations internationales connaissent une transformation progressive. L’ordre unipolaire qui avait émergé après la Guerre froide laisse place à une architecture beaucoup plus complexe où le pouvoir se diffuse entre une pluralité d’acteurs.

Dans ce contexte, les puissances dites intermédiaires acquièrent une visibilité nouvelle. Ni superpuissances ni États périphériques, elles occupent des positions stratégiques leur permettant d’exercer une influence croissante sur les dynamiques régionales et internationales.

Le Pakistan illustre parfaitement cette évolution.

Avec une population dépassant 240 millions d’habitants, une position géographique exceptionnelle reliant l’Asie du Sud, l’Asie centrale et le Moyen-Orient, ainsi qu’une économie figurant parmi les plus importantes du monde en parité de pouvoir d’achat, le pays cherche progressivement à transformer son poids démographique en influence économique et diplomatique.

Le géopoliticien Zbigniew Brzezinski soulignait que les espaces situés aux carrefours géographiques deviennent souvent les principaux théâtres des recompositions internationales. À cet égard, la position pakistanaise apparaît comme un atout majeur dans le nouvel environnement mondial.

Des échanges économiques encore modestes malgré un potentiel considérable

L’examen des relations économiques entre la Tunisie et le Pakistan révèle un niveau d’intégration commerciale encore limité au regard des capacités productives, démographiques et industrielles des deux pays. Les échanges bilatéraux demeurent concentrés sur un nombre restreint de produits : les exportations pakistanaises vers la Tunisie concernent principalement le riz, les produits textiles, les équipements médicaux spécialisés et certains articles manufacturés, tandis que les exportations tunisiennes reposent essentiellement sur les produits chimiques, les huiles végétales ainsi que divers intrants destinés à l’industrie.

Les données disponibles indiquent que les flux commerciaux restent relativement modestes et ne reflètent qu’une partie du potentiel de complémentarité existant entre les deux économies. Cette situation s’explique par une combinaison de facteurs structurels, parmi lesquels la faiblesse des réseaux logistiques directs, la distance géographique, la connaissance limitée des marchés respectifs ainsi que l’absence de mécanismes suffisamment développés de mise en relation entre les acteurs économiques.

L’analyse des déséquilibres observés dans les échanges internationaux montre que l’intensité des relations commerciales ne dépend pas uniquement de la taille des marchés ou de la disponibilité des ressources productives. Elle est également conditionnée par le degré de compétitivité des économies, l’efficacité des infrastructures de transport, la fluidité des circuits financiers et la capacité des institutions à réduire les coûts de transaction. Dans ce contexte, la faiblesse relative des échanges tuniso-pakistanais apparaît moins comme le résultat d’une absence de complémentarités économiques que comme la conséquence d’un niveau encore insuffisant d’interconnexion entre les deux espaces économiques.

L’enjeu dépasse ainsi la seule augmentation des volumes commerciaux. Il concerne plus largement la création d’un cadre de coopération économique susceptible de favoriser les investissements, les partenariats industriels, les transferts de compétences et l’intégration progressive des entreprises dans des chaînes de valeur régionales et internationales. Une telle dynamique pourrait contribuer à diversifier les débouchés commerciaux des deux pays, à renforcer leur résilience face aux fluctuations des marchés internationaux et à élargir les perspectives de coopération dans plusieurs secteurs à forte valeur ajoutée.

La Tunisie comme interface économique entre les espaces méditerranéen, africain et asiatique

L’étude des perspectives de coopération économique entre la Tunisie et le Pakistan met en évidence l’existence d’une complémentarité géoéconomique qui dépasse largement la seule dimension commerciale. Si les échanges bilatéraux demeurent encore relativement limités, les caractéristiques géographiques et économiques des deux pays ouvrent la voie à des formes de coopération plus larges fondées sur les investissements, les activités logistiques, les partenariats industriels et l’intégration dans les chaînes de valeur internationales.

Dans cette perspective, la Tunisie dispose d’atouts particuliers liés à sa position géographique. Située au croisement de l’espace méditerranéen, africain et moyen-oriental, elle bénéficie d’une proximité avec les marchés européens tout en participant aux dynamiques d’intégration économique du continent africain. Cette situation lui confère un potentiel de connexion entre plusieurs ensembles régionaux dont les interactions se renforcent progressivement sous l’effet de la mondialisation des échanges et de la diversification des stratégies d’implantation des entreprises internationales.

Les transformations récentes de l’économie mondiale ont profondément modifié les critères de la compétitivité territoriale. La richesse d’un pays ne dépend plus uniquement de ses ressources naturelles ou de la taille de son marché intérieur, mais également de sa capacité à attirer les investissements, à organiser les flux économiques et à s’intégrer dans les réseaux internationaux de production. Dans ce contexte, la valeur stratégique d’un territoire réside de plus en plus dans sa fonction d’intermédiation entre différents espaces économiques et dans son aptitude à faciliter la circulation des marchandises, des capitaux, des technologies et des compétences.

L’intégration de la Tunisie dans la Zone de libre-échange continentale africaine renforce cette dimension. La constitution progressive d’un marché africain plus intégré suscite un intérêt croissant de la part des entreprises étrangères cherchant à accéder à de nouveaux débouchés. Dans cette configuration, la Tunisie peut être envisagée comme une plateforme susceptible de relier les marchés africains aux espaces méditerranéens et asiatiques, offrant ainsi des possibilités de coopération économique élargies.

Les infrastructures portuaires, les plateformes logistiques et les zones économiques spécialisées constituent des instruments essentiels de cette dynamique. Les zones franches de Bizerte et de Zarzis illustrent notamment les possibilités offertes en matière d’implantation industrielle, de transformation manufacturière et de réexportation vers différents marchés régionaux. Leur intérêt réside dans leur capacité à s’insérer dans des réseaux économiques transnationaux caractérisés par une forte mobilité des capitaux et des activités productives.

Toutefois, l’expérience internationale montre que les avantages géographiques ne produisent pas automatiquement des effets économiques. Leur valorisation dépend de nombreux facteurs complémentaires, notamment la qualité des infrastructures, l’efficacité des institutions, la stabilité du cadre réglementaire et la capacité à développer un environnement favorable aux activités productives. Dans cette perspective, l’enjeu principal consiste à transformer un avantage de position en un avantage fonctionnel durable, capable de générer de la valeur ajoutée, de renforcer l’intégration économique régionale et de favoriser une insertion plus active dans les réseaux de production mondiaux.

Le rôle du Pakistan dans l’articulation des espaces géoéconomiques régionaux et internationaux

La complémentarité fonctionne également dans l’autre sens.

Le Pakistan offre à la Tunisie un accès privilégié à un espace économique particulièrement vaste. Son ouverture sur l’Asie centrale, ses infrastructures portuaires et son intégration progressive dans les nouvelles routes commerciales asiatiques renforcent son attractivité.

Le port de Gwadar et le Corridor économique Chine-Pakistan constituent aujourd’hui des instruments majeurs de connectivité régionale. Comme l’écrivait Fernand Braudel, les grandes transformations économiques naissent souvent de la maîtrise des routes et des circulations. La stratégie pakistanaise s’inscrit précisément dans cette logique de contrôle des flux commerciaux et logistiques. Pour les entreprises tunisiennes, l’intérêt du marché pakistanais ne réside pas uniquement dans ses 240 millions de consommateurs mais également dans sa capacité à servir de passerelle vers d’autres espaces asiatiques.

L’un des aspects les plus importants évoqués lors des échanges concerne la volonté de renforcer les mécanismes institutionnels de coopération.

La future session de la Commission mixte économique, commerciale et technique, l’achèvement des consultations relatives à l’Accord de commerce préférentiel, les projets de mémorandums d’entente,ainsi que la multiplication des contacts entre organisations patronales témoignent d’une volonté de donner un contenu plus concret aux relations bilatérales.

Ces initiatives traduisent une évolution de la diplomatie contemporaine.

Comme le soulignait Joseph Nye, l’influence internationale ne repose plus uniquement sur la puissance militaire ou politique mais également sur la capacité à créer des réseaux durables de coopération économique, scientifique et culturelle.

L’un des éléments les plus remarquables du partenariat tuniso-pakistanais réside dans sa dimension intellectuelle et universitaire. Les colloques consacrés à Muhammad Iqbal, les projets de coopération entre universités, ainsi que les distinctions académiques attribuées à des chercheurs tunisiens montrent que les relations bilatérales ne se limitent pas aux seuls échanges économiques.

Pierre Bourdieu rappelait que le capital culturel constitue une ressource stratégique dans les relations entre sociétés. Les collaborations universitaires contribuent ainsi à construire des formes de confiance mutuelle qui dépassent les fluctuations conjoncturelles de la politique ou de l’économie. Cette dimension culturelle apparaît d’autant plus importante que les deux pays partagent certaines références historiques, intellectuelles et civilisationnelles susceptibles de favoriser un dialogue durable.

Au-delà du protocole : une lecture géostratégique

La rencontre du 15 juin 2026 ne doit donc pas être interprétée comme une simple cérémonie de départ.Elle constitue un révélateur des transformations plus larges qui affectent l’environnement international : montée des puissances intermédiaires, redéfinition des routes commerciales, diversification des partenariats économiques et émergence de nouvelles formes de coopération fondées sur la connaissance, la connectivité et les investissements.

Lorsque Kaïs Saïed reçoit l’ambassadeur pakistanais en fin de mission, l’intérêt analytique de l’événement ne réside pas tant dans la dimension protocolaire que dans ce qu’il révèle d’une relation bilatérale appelée à évoluer dans un contexte mondial profondément transformé.

Comme l’affirmait Edgar Morin, «comprendre exige toujours de relier». Relier les espaces, les économies, les cultures et les stratégies apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux défis des États de taille moyenne cherchant à renforcer leur place dans un monde devenu à la fois plus interdépendant et plus incertain. L’évolution des relations tuniso-pakistanaises sera principalement déterminée par la capacité des deux pays à convertir les complémentarités existantes en mécanismes de coopération opérationnels. Le développement des investissements, des échanges technologiques, des partenariats économiques et de la coopération académique constituera un indicateur plus pertinent de la profondeur de cette relation que les seules interactions diplomatiques ou institutionnelles.

Kais Saied Pakistan

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