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Accueil » Kairouan entre patrimoine, mémoire collective et développement territorial : lecture analytique d’une visite présidentielle
NATION vendredi, 19 juin, 2026,08:259 Mins Read

Kairouan entre patrimoine, mémoire collective et développement territorial : lecture analytique d’une visite présidentielle

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Par Mondher AFI

 Le 16 juin 2026, le Président de la République, Kaïs Saïed, a effectué une visite à la ville de Kairouan à l’occasion du nouvel an de l’Hégire. Cette visite a notamment porté sur l’avancement des travaux de restauration des Bassins des Aghlabides, ainsi que sur la réhabilitation du rempart historique de la médina. Au-delà de sa dimension institutionnelle, cet événement invite à une réflexion plus large sur les rapports entre patrimoine, identité collective, mémoire historique et développement territorial.

L’analyse scientifique des politiques patrimoniales montre en effet que les monuments historiques ne constituent pas seulement des vestiges du passé, ils représentent également des ressources symboliques, culturelles et économiques participant à la construction du présent et à l’élaboration des projets d’avenir.

Fondée en 670 par Oqba Ibn Nafaâ, Kairouan occupe une place singulière dans l’histoire du Maghreb. Elle constitue l’un des premiers centres urbains de l’Islam en Afrique du Nord et fut pendant plusieurs siècles un foyer majeur de diffusion religieuse, linguistique, intellectuelle et culturelle.

L’historien français Fernand Braudel rappelait que «les civilisations sont des réalités de longue durée». Cette notion de «longue durée» permet de comprendre pourquoi Kairouan dépasse largement le cadre d’une simple ville historique. Elle représente un espace où se sont accumulées des couches successives de mémoire, de savoirs et de pratiques sociales qui continuent d’influencer la société contemporaine.

La Grande Mosquée de Kairouan, les Bassins des Aghlabides, les remparts de la médina ou encore la Mosquée des Trois Portes constituent autant de témoins matériels d’une histoire pluriséculaire qui a contribué à façonner l’identité culturelle tunisienne et maghrébine.

Le patrimoine entre construction sociale et continuité historique

Les sciences sociales contemporaines considèrent le patrimoine non comme une réalité naturelle ou immuable, mais comme le produit d’un processus collectif de sélection, de reconnaissance et de valorisation. Un bien matériel n’acquiert une dimension patrimoniale que lorsqu’une société lui attribue une signification historique, culturelle ou symbolique particulière. Dans cette perspective, la restauration des Bassins des Aghlabides dépasse largement le cadre d’une intervention technique destinée à préserver des structures anciennes, elle participe à la réactivation d’une mémoire collective et à la réaffirmation d’une continuité historique.

Les travaux de Pierre Bourdieu ont montré que la valeur des biens culturels résulte des mécanismes sociaux qui les légitiment et les inscrivent dans l’espace public. De même, Pierre Nora souligne que certains monuments deviennent de véritables «lieux de mémoire», c’est-à-dire des repères symboliques permettant aux sociétés de maintenir un lien durable avec leur passé. Les Bassins des Aghlabides constituent à cet égard un témoignage matériel où convergent héritage historique, identité culturelle et mémoire nationale.

Les monuments historiques représentent ainsi des archives de longue durée. Ils conservent les traces des savoirs techniques, des innovations scientifiques, des formes d’organisation sociale et des représentations culturelles élaborées au cours des siècles. Leur architecture témoigne des niveaux de maîtrise atteints dans les domaines de l’ingénierie, de l’urbanisme et de la gestion des ressources, tout en révélant les systèmes de valeurs qui structuraient les sociétés qui les ont édifiés.

La restauration patrimoniale contribue dès lors à la transmission intergénérationnelle des connaissances et des références culturelles. Elle préserve non seulement des édifices, mais également un capital de savoirs, de techniques et de représentations qui participe à la compréhension du passé et à l’enrichissement des ressources intellectuelles mobilisables pour l’avenir.

Les recherches contemporaines en économie de la culture, en géographie du développement et en sociologie du patrimoine convergent aujourd’hui vers une même conclusion : le patrimoine ne constitue plus uniquement un objet de conservation historique, mais représente également une ressource stratégique susceptible de contribuer aux dynamiques de développement territorial. Cette évolution conceptuelle marque une rupture avec les approches traditionnelles qui limitaient la valeur du patrimoine à sa dimension mémorielle ou esthétique. Désormais, celui-ci est appréhendé comme un capital culturel capable de générer des effets économiques, sociaux et symboliques durables.

Dans cette perspective, l’approche développée par Amartya Sen apparaît particulièrement éclairante. Selon lui, le développement ne saurait être réduit aux seuls indicateurs de croissance économique ou à l’accumulation des richesses matérielles. Il renvoie avant tout à l’élargissement des capacités humaines, à l’accès aux ressources culturelles, à l’amélioration de la qualité de vie et au renforcement des possibilités offertes aux individus et aux communautés. Le patrimoine s’inscrit pleinement dans cette logique puisqu’il contribue à enrichir l’environnement culturel des populations tout en participant à la valorisation des territoires.

Les travaux récents relatifs à l’économie créative soulignent également que les ressources patrimoniales constituent aujourd’hui des facteurs essentiels de diversification économique. Les éléments matériels et immatériels hérités des civilisations anciennes peuvent être mobilisés dans de nombreux secteurs, notamment le tourisme culturel, les industries créatives, l’artisanat, la production culturelle, la recherche scientifique, l’éducation patrimoniale et les activités liées à la valorisation des savoir-faire traditionnels. Ainsi, le patrimoine cesse d’être perçu comme une charge financière destinée à préserver le passé pour devenir un investissement susceptible de produire des retombées économiques et sociales à long terme.

Les Bassins des Aghlabides constituent à cet égard un cas d’étude particulièrement significatif. Au-delà de leur valeur architecturale, ils représentent l’un des témoignages les plus remarquables de l’ingénierie hydraulique médiévale dans l’espace méditerranéen. Leur conception révèle un niveau avancé de maîtrise technique dans la gestion de l’eau, ressource fondamentale pour le développement des sociétés urbaines préindustrielles. Ces infrastructures traduisent également la capacité des civilisations anciennes à articuler innovations techniques, organisation territoriale et adaptation aux contraintes environnementales.

La réhabilitation de cet ensemble patrimonial revêt ainsi une portée multiple. Elle vise certes à préserver un monument historique d’une valeur exceptionnelle, mais elle participe également à la valorisation d’un savoir scientifique et technique accumulé au cours des siècles. Les opérations de restauration permettent de réactiver la fonction culturelle du site tout en renforçant son rôle dans les dynamiques contemporaines de développement territorial. Elles contribuent également à consolider l’attractivité culturelle de Kairouan à l’échelle nationale et internationale en inscrivant davantage la ville dans les circuits du tourisme patrimonial et de la valorisation des ressources historiques.

Dans cette perspective, les opérations de restauration patrimoniale apparaissent comme des instruments majeurs des politiques d’aménagement territorial. Leur mise en œuvre repose sur une approche multidisciplinaire associant l’ingénierie, l’architecture, l’archéologie, l’histoire, l’urbanisme et les sciences de la conservation afin d’assurer la préservation durable des biens patrimoniaux.

La coopération entre l’Administration générale du Génie militaire et l’Institut national du patrimoine illustre précisément cette convergence des savoirs et des expertises. Les projets patrimoniaux contemporains exigent en effet l’articulation de connaissances techniques complexes avec des exigences scientifiques liées à l’authenticité historique, à la conservation des matériaux et à la préservation de l’intégrité culturelle des sites concernés.

Ainsi, l’étude des Bassins des Aghlabides montre que le patrimoine doit être appréhendé comme une réalité multidimensionnelle où se croisent mémoire collective, savoirs techniques, identité culturelle, développement territorial et économie de la culture. Loin d’être de simples vestiges hérités du passé, ces ensembles patrimoniaux apparaissent comme des ressources stratégiques capables de contribuer simultanément à la transmission des héritages civilisationnels, à la production de valeur culturelle et à la construction de modèles de développement plus durables et plus intégrés.

Mémoire urbaine et continuité historique

La visite effectuée à Kairouan à l’occasion du suivi des travaux de restauration des Bassins des Aghlabides et des remparts de la médina constitue une opportunité d’analyse des relations complexes qui unissent patrimoine, mémoire urbaine et continuité historique. En effet, les recherches contemporaines en histoire urbaine montrent que les monuments historiques ne se limitent pas à leur dimension architecturale, ils constituent également des supports matériels de la mémoire collective et des marqueurs essentiels de l’identité des territoires.

Dans le cas de Kairouan, ville fondatrice de l’histoire du Maghreb islamique, les remparts représentent bien davantage qu’une infrastructure défensive héritée du passé. Ils témoignent de plusieurs siècles d’évolution urbaine, de transformations sociales et de dynamiques culturelles qui ont contribué à façonner l’espace citadin. Leur restauration participe ainsi à la préservation de la profondeur historique de la ville et à la transmission de références culturelles indispensables à la compréhension de son évolution.

Les travaux de Kevin Lynch ont montré que l’identité d’une ville repose largement sur la permanence de repères physiques capables d’assurer la lisibilité de l’espace et la continuité de la mémoire collective. Les monuments historiques jouent précisément ce rôle en offrant aux générations successives des points d’ancrage qui permettent de maintenir un lien tangible avec le passé. Leur conservation contribue dès lors à préserver la cohérence du paysage urbain tout en garantissant la continuité des récits historiques associés aux lieux. 

Patrimoine et développement territorial

 La visite du Président s’inscrit également dans un contexte plus large marqué par l’intérêt croissant accordé au patrimoine comme ressource culturelle et territoriale. Les sciences sociales considèrent aujourd’hui les monuments historiques comme des éléments structurants capables de produire des effets qui dépassent largement le champ de la conservation patrimoniale.

Les Bassins des Aghlabides et les remparts restaurés constituent des témoins exceptionnels des savoir-faire techniques, architecturaux et hydrauliques développés au cours des siècles. Leur préservation permet non seulement de sauvegarder un héritage matériel, mais également de maintenir vivante une mémoire collective qui participe à la construction des identités locales et nationales.

Les recherches en sociologie du patrimoine soulignent par ailleurs que les espaces historiques favorisent le renforcement du sentiment d’appartenance en offrant aux communautés des références communes inscrites dans la durée. Comme l’a montré Paul Ricœur, la mémoire collective se nourrit de lieux capables d’incarner la continuité du temps historique. Les monuments patrimoniaux deviennent ainsi des médiateurs entre les expériences du passé et les réalités du présent.

Au-delà de leur valeur symbolique, ces ensembles historiques constituent également des ressources susceptibles de contribuer au développement territorial. Leur valorisation participe à l’attractivité culturelle des villes, à la préservation des spécificités locales et à la consolidation des dynamiques économiques associées à la culture et au tourisme patrimonial. Cette approche reflète une conception du patrimoine comme facteur de développement durable, où la conservation des héritages historiques s’articule avec les enjeux contemporains d’aménagement, de cohésion sociale et de valorisation des territoires.

Ainsi, l’étude des opérations de restauration engagées à Kairouan met en évidence la multiplicité des fonctions assumées par le patrimoine dans les sociétés contemporaines. Loin de constituer de simples vestiges du passé, les monuments historiques apparaissent comme des ressources stratégiques où convergent mémoire collective, identité culturelle, organisation urbaine et développement territorial.

Kairouan Kais Saied

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