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Accueil » Mondialisation, investissement et souveraineté économique : les nouveaux paradigmes du développement
NATION dimanche, 28 juin, 2026,08:369 Mins Read

Mondialisation, investissement et souveraineté économique : les nouveaux paradigmes du développement

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Par Mondher AFI

Sous l’impulsion des orientations économiques définies au niveau de la présidence de la République et dans le cadre du suivi assuré par le Président de la République Kaïs Saïed des principaux dossiers économiques et des politiques publiques de développement, la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, a présidé le 25 juin 2026 à Gammarth, dans la banlieue nord de Tunis, l’ouverture de la vingt-deuxième édition du Forum de l’investissement en Tunisie, organisé par l’Agence de Promotion de l’Investissement Extérieur sous l’égide du ministère de l’Économie et de la Planification autour du thème : «Tunisie dynamique renouvelée : nouvelles opportunités».

Au-delà de sa dimension institutionnelle et promotionnelle, cet événement constitue un observatoire privilégié des mutations que connaît actuellement la pensée économique tunisienne. Dans un environnement international marqué par l’instabilité géopolitique, les transformations technologiques accélérées, la fragmentation des chaînes de valeur mondiales et les recompositions énergétiques, la question de l’investissement étranger ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle des flux financiers. Elle devient une question stratégique touchant aux capacités productives, à l’autonomie décisionnelle et aux modalités d’insertion dans l’économie mondiale.
Le Forum de Gammarth apparaît ainsi comme le reflet d’une interrogation plus profonde : comment un État de taille moyenne, disposant de ressources naturelles limitées mais d’un capital humain relativement qualifié, peut-il participer aux dynamiques de mondialisation tout en préservant ses marges de souveraineté économique ?
Depuis le tournant des années 1980, l’économie mondiale a connu une phase d’intégration accélérée marquée par l’intensification des échanges commerciaux, la libéralisation des mouvements de capitaux, la diffusion des technologies de l’information et l’internationalisation des systèmes de production. Cette transformation a progressivement modifié les rapports entre les États, les entreprises et les marchés, en réduisant l’autonomie relative des économies nationales et en renforçant leur insertion dans des réseaux d’interdépendances transnationales. Les décisions prises dans un espace économique donné tendent désormais à produire des effets dans des territoires éloignés, ce qui traduit une densification des relations économiques à l’échelle mondiale.
Dans ce cadre, les investissements directs étrangers (IDE) occupent une place centrale. Ils ne constituent pas uniquement des flux financiers destinés à la prise de participation dans des entreprises situées à l’étranger, ils représentent également des mécanismes de transfert de technologies, de diffusion de savoir-faire organisationnels, d’intégration aux chaînes de valeur internationales et de restructuration des systèmes productifs. Les entreprises multinationales utilisent les IDE pour répartir les différentes étapes de la production entre plusieurs pays en fonction des coûts, des compétences disponibles, des infrastructures et de l’accès aux marchés. Cette fragmentation internationale de la production a contribué à l’émergence d’une économie davantage organisée en réseaux qu’en espaces nationaux séparés.

La mondialisation comme contrainte structurelle
La mondialisation contemporaine se caractérise également par une mobilité accrue des capitaux et, dans une moindre mesure, de la main-d’œuvre qualifiée. Les marchés financiers sont devenus fortement interconnectés, permettant une circulation rapide des ressources financières entre les différentes régions du monde. Cette interconnexion facilite l’accès au financement international mais accroît également la transmission des crises et des chocs économiques. Les économies nationales sont ainsi plus exposées aux variations des taux d’intérêt internationaux, aux fluctuations des marchés financiers et aux modifications des stratégies d’investissement des grandes entreprises.
Les effets de cette intégration sont différenciés selon les pays. Certaines économies ont bénéficié d’une augmentation des exportations, d’un accès élargi aux technologies et d’une diversification de leur base productive. D’autres ont connu des difficultés liées à la concurrence internationale, à la désindustrialisation de certains secteurs, à la précarisation d’une partie de l’emploi et à une dépendance accrue vis-à-vis des marchés extérieurs. La mondialisation ne produit donc pas des résultats homogènes, elle tend au contraire à accentuer les écarts de performance entre les territoires capables de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales et ceux qui demeurent en marge des principaux flux d’investissement et d’innovation.
Cette dynamique soulève également des questions relatives aux inégalités économiques, à la capacité de régulation des États et à la souveraineté économique. L’ouverture des marchés peut limiter la marge de manœuvre des politiques nationales en matière industrielle, budgétaire ou sociale, notamment lorsque les gouvernements cherchent à préserver l’attractivité du territoire pour les investisseurs internationaux. Les États demeurent des acteurs centraux, mais ils interviennent dans un environnement où les contraintes liées à la concurrence internationale et à la mobilité des capitaux sont plus importantes qu’auparavant.
Pour une économie intermédiaire comme celle de la Tunisie, la question de l’ouverture économique ne peut être analysée uniquement sous un angle idéologique. La taille relativement limitée du marché intérieur, la dépendance à l’égard des échanges extérieurs, la nécessité d’accéder aux technologies et aux financements internationaux, ainsi que l’intégration progressive aux réseaux de production régionaux rendent difficile une stratégie de fermeture prolongée. L’enjeu principal réside moins dans l’opposition entre ouverture et fermeture que dans les modalités d’insertion dans l’économie mondiale : capacité à attirer des investissements productifs, montée en gamme des activités industrielles, développement des compétences, diversification des partenaires économiques et réduction de la vulnérabilité aux chocs externes.
Dans cette perspective, la mondialisation apparaît comme un processus structurel résultant des transformations technologiques, financières et productives des dernières décennies. Elle ne supprime pas les choix de politique économique, mais elle modifie les conditions dans lesquelles ces choix sont élaborés et mis en œuvre. Les économies nationales continuent d’exister comme cadres institutionnels de régulation, tout en étant de plus en plus intégrées à un système mondial caractérisé par l’interdépendance des marchés, des entreprises et des flux de capitaux.

L’investissement étranger entre opportunité et dépendance
L’investissement étranger représente incontestablement une source de financement, de transfert de technologies et d’amélioration des compétences locales. Il contribue à l’intégration dans les chaînes mondiales de production et facilite l’accès aux marchés internationaux.
Toutefois, l’expérience internationale montre que l’investissement étranger peut également produire des effets de dépendance technologique, financière ou industrielle lorsque l’économie nationale se limite à des activités à faible valeur ajoutée.
Karl Polanyi rappelait déjà que «le marché autorégulateur est une utopie». L’ouverture économique ne peut dès lors être conçue comme une simple libéralisation des échanges, elle nécessite un encadrement institutionnel capable de protéger les intérêts collectifs et d’orienter les flux d’investissement vers les secteurs jugés stratégiques.
L’enjeu fondamental n’est donc pas d’attirer n’importe quel investissement mais d’attirer les investissements compatibles avec les priorités nationales de développement.
La notion contemporaine de souveraineté économique diffère profondément des conceptions classiques fondées sur l’autosuffisance ou le protectionnisme intégral.
Dans un monde interdépendant, la souveraineté se mesure davantage à la capacité d’un État à orienter ses choix économiques qu’à son isolement vis-à-vis des marchés internationaux.
Selon Joseph Stiglitz, «l’intégration économique mondiale ne produit des bénéfices durables que lorsqu’elle est accompagnée d’institutions nationales solides». La question centrale devient alors celle de la gouvernance des interdépendances plutôt que celle de leur suppression.
La place accordée à la souveraineté énergétique lors du Forum traduit une redéfinition de la souveraineté économique dans un contexte d’interdépendance croissante. Les investissements dans les énergies renouvelables, ainsi que le projet d’interconnexion électrique méditerranéenne ELMED relèvent d’une stratégie visant à renforcer la sécurité énergétique, à limiter les dépendances structurelles et à accroître la résilience du système productif, sans remettre en cause l’intégration de la Tunisie aux dynamiques économiques régionales et aux infrastructures transnationales.

L’État-stratège et la régulation des marchés
L’une des caractéristiques les plus visibles des transformations actuelles réside dans le retour progressif de l’État comme acteur stratégique du développement économique.
Cette évolution s’observe aujourd’hui dans plusieurs régions du monde, y compris dans les économies libérales. La pandémie de Covid-19, les tensions géopolitiques et les crises énergétiques ont contribué à réhabiliter le rôle des politiques industrielles et des stratégies nationales de sécurité économique.
Dani Rodrik souligne à ce propos que «les marchés ont besoin d’États efficaces tout autant que les États ont besoin de marchés dynamiques».
La logique qui semble émerger en Tunisie ne consiste donc ni dans un retrait de l’État ni dans une étatisation de l’économie, mais dans la recherche d’une complémentarité entre initiative privée et régulation publique.
L’un des éléments les plus significatifs du discours économique actuel concerne la place accordée au capital humain. Dans les économies contemporaines, la compétitivité dépend moins des ressources naturelles que de la qualité des systèmes éducatifs, des capacités scientifiques et de l’innovation technologique.
Peter Drucker annonçait déjà l’avènement de la «société de la connaissance» dans laquelle la principale ressource économique devient le savoir lui-même.
Dans cette perspective, la formation des ingénieurs, le développement de la recherche scientifique, l’intelligence artificielle et la numérisation apparaissent comme des leviers essentiels de compétitivité internationale.
L’investissement dans les compétences ne constitue plus une simple politique sociale, il devient une politique industrielle à part entière.

Numérisation et nouvelles formes de compétitivité
La compétitivité des territoires ne repose plus exclusivement sur les infrastructures physiques ou les coûts de production. La rapidité administrative, la transparence réglementaire, la qualité des institutions numériques et la fluidité des procédures deviennent des facteurs déterminants dans les choix des investisseurs.
Max Weber associait déjà la modernité économique à la rationalisation bureaucratique. Aujourd’hui, cette rationalisation prend la forme de plateformes numériques, de procédures dématérialisées et d’interfaces administratives intégrées.
La création d’une plateforme nationale de l’investissement s’inscrit dans cette logique de réduction des coûts de transaction et de simplification institutionnelle.
L’approche actuellement adoptée par les autorités tunisiennes sous la présidence de Kaïs Saïed tend à dépasser l’opposition classique entre souveraineté économique et ouverture internationale. L’objectif n’est plus d’arbitrer entre l’intervention de l’État et les mécanismes du marché, ni entre autonomie nationale et intégration dans l’économie mondiale, mais de définir un cadre institutionnel permettant de concilier attractivité économique, capacités nationales de décision et orientation des politiques publiques. Dans cette perspective, le développement ne se limite pas à la croissance ou à l’amélioration des indicateurs macroéconomiques, il suppose également le renforcement des capacités productives, la montée en compétences du capital humain, l’amélioration des conditions de vie et l’accroissement de la résilience face aux mutations internationales. Le Forum de l’investissement de Gammarth, organisé en juin 2026, dépasse ainsi sa fonction de promotion économique. Il met en évidence les interrogations relatives aux modalités d’insertion de la Tunisie dans les nouvelles configurations de la mondialisation. La viabilité de cette orientation dépend principalement de la capacité des institutions à traduire les objectifs stratégiques en politiques publiques cohérentes, durables, évaluables et compatibles avec les priorités nationales de développement.

économie Tunisie

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