Par Slim BEN YOUSSEF
La mer tunisienne se vide. Pas sous l’effet du temps, ni d’un cycle naturel. Elle est vidée. Nuit après nuit, au large, des filets dérivants géants — interdits, ravageurs — sont déployés comme des murs invisibles. Tout s’y prend. Les juvéniles, les espèces protégées, les équilibres fragiles. Le fond est labouré, parfois arraché. Ailleurs, des pratiques plus brutales sévissent : explosifs, poisons, techniques proscrites qui transforment la mer en champ de ruines.
Ce qui est pris ne se voit pas toujours. Une part disparaît. Non déclarée, falsifiée, débarquée loin des regards. Le poisson devient une marchandise clandestine. Un circuit parallèle prospère, structuré, connu. Pêcher sans licence, franchir les zones protégées, dépasser les quotas : les infractions se répètent, s’accumulent, s’installent. La pêche illégale a cessé d’être une dérive. Elle s’est organisée.
Les conséquences sont là, concrètes. Des fonds marins dégradés, des stocks qui s’épuisent, une biodiversité qui s’effondre. Une économie entière fragilisée. Les pêcheurs honnêtes s’épuisent à tenir face à ceux qui pillent plus vite. La concurrence devient impossible. À terme, c’est aussi une question de souveraineté alimentaire. Une mer pillée nourrit la dépendance et affame un pays.
Sur les rivages pourtant, d’autres gestes persistent. Silencieux, précis, patients. La pêche à la ligne, la pêche artisanale. Là, on tient un fil. Chaque prise compte. Le lieu est respecté. Le temps s’inscrit dans le geste. Dans les petits ports — Sidi Mechreg, Sidi Daoud, El Haouaria, Hergla, Salakta, Kerkennah, Houmt Souk — la mer se lit comme un texte ancien. Courants, saisons, silences. La barque prolonge une mémoire. Le filet devient écriture transmise. On ramène peu mais ce peu suffit. Il tient dans cette mesure-là, avec la fatigue et une joie sobre.
Plus loin, dans les grands ports, les chalutiers étendent leur emprise et la loi du quai pèse lourd. Les petits s’endettent pour rester à flot. Ils continuent pourtant. Une écologie vécue. Une manière d’habiter la mer sans l’épuiser.
Ce qui se joue dépasse la pêche. C’est une manière d’habiter le monde. Et un choix. Laisser faire, fermer les yeux, tolérer l’impunité, revient à entériner la disparition d’une richesse nationale. À l’inverse, agir n’a rien d’abstrait : contrôler, sanctionner, démanteler les réseaux, protéger les zones marines.
Deux manières de prendre la mer coexistent. L’une rase tout. L’autre s’efface pour durer.
Entre le filet qui racle et le fil qui tient, il faudra choisir.
