Par Slim BEN YOUSSEF
À Kélibia, chaque film ressemble à une barque : fragile, bricolée, lancée vers l’infini du large. Depuis 1964, le FIFAK confie ces embarcations à ceux qui filment pour aimer et aiment assez le monde pour le filmer. Car l’amateur porte son étymologie comme un manifeste : avant d’être celui qui apprend, il est celui qui aime.
Du 23 au 29 août, la 39ᵉ édition du Festival international du film amateur de Kélibia placera le cinéma et l’image sous le signe des guerres et des crises. Le choix est grave. Il est surtout juste. Jamais le monde n’a produit autant d’images de lui-même. Guerres filmées en direct, villes éventrées, corps, visages, colères : tout apparaît, circule, disparaît. L’image témoigne et l’image s’use. À force de tout voir, nous risquons de ne plus rien regarder.
L’excès d’images produit une pénurie de regard.
C’est ici que Kélibia retrouve sa nécessité. Depuis plus de soixante ans, le FIFAK demeure kermesse populaire et laboratoire visuel, fête d’été et conscience inquiète. Ses projections, ses débats, ses ateliers et les clubs de la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs ont formé des générations à une liberté devenue rare : chercher avant de savoir, expérimenter avant de plaire.
Une fiction y tâtonne auprès d’un documentaire qui tranche. Une animation artisanale rencontre une expérience sonore. L’économie de moyens aiguise l’invention. L’amateur manque d’argent ; il dispose encore du luxe essentiel : essayer.
Cette liberté devient précieuse à l’époque des images calculées, calibrées, recommandées, consommées. Le marché demande ce qui séduira. L’algorithme prévoit ce qui retiendra. Le cinéma cherche encore ce qui échappe. Filmer signifie alors arracher une parcelle du réel au vacarme qui l’engloutit.
Chaque été, sous le ciel de Kélibia, l’écran à ciel ouvert recueille ces fragments. La mer prolonge le noir, les images frottent l’ombre, une lumière passe d’un visage à une nuit, d’une colère à un rêve. Alors, sous l’avalanche des images, réapparaît ce que l’on croyait perdu : l’étonnement.
Dans un monde saturé de visions, voir redevient un apprentissage. Dans un monde livré aux crises, regarder engage une responsabilité.
À Kélibia, les barques restent précaires et le large immense.
L’écran tient lieu de boussole.
