Par Slim BEN YOUSSEF
À Nairobi, à l’occasion d’un sommet France-Afrique, Emmanuel Macron a parlé d’égalité, de partenariat, de souveraineté africaine et d’avenir partagé. La France, nous dit-on, aurait changé. Le « pré carré » serait enterré. La Françafrique appartiendrait au passé. Finies les relations de tutelle. Finie la parole descendante. Paris écouterait désormais l’Afrique au lieu de lui dicter son destin.
Le problème est que l’Afrique a appris à se méfier des empires qui maquillent leur langage sans renoncer à leurs réflexes de puissance.
Paris change de vocabulaire chaque fois que l’Afrique cesse d’obéir. Chaque revers accouche d’une nouvelle rhétorique. Chaque secousse africaine pousse l’ancienne puissance impériale à réinventer le récit de son influence.
Le lexique a été soigneusement désodorisé. « Influence » devient « partenariat ». « Présence » prend le nom de « coopération ». Mais derrière le lifting lexical, le vieux rapport de domination reste parfaitement lisible.
Pendant des décennies, l’Occident a traité l’Afrique comme une vaste zone d’extraction plutôt que comme un ensemble de nations souveraines. Les indépendances n’ont pas mis fin à cette logique : elles l’ont souvent recyclée. Accords économiques asymétriques, contrôle des matières premières, interventions militaires, réseaux d’élites, dépendances financières : derrière le vocabulaire du « partenariat », la prédation change de langue sans changer de nature.
Mais quelque chose se brise aujourd’hui.
Le rejet de la présence française accompagne l’émergence d’un souverainisme panafricain de plus en plus assumé. Une conviction progresse : la modernité n’appartient pas à quelques puissances chargées de l’administrer au reste du monde. Moscou, Pékin, les Brics, coopération Sud-Sud… L’Afrique choisit désormais ses partenaires, diversifie ses alliances et avance dans le nouvel ordre multipolaire.
C’est cela, le véritable séisme géopolitique.
Même les restitutions culturelles portent la marque de ce basculement. À entendre Emmanuel Macron, rendre les œuvres pillées semblerait presque relever d’une main tendue de la France vers l’Afrique. Comme si restituer un patrimoine volé constituait une faveur diplomatique.
Or ces œuvres ont été arrachées au continent dans le contexte de conquêtes, de massacres et de pillages coloniaux. Leur retour ne relève ni de la générosité ni du progrès moral occidental. Il constitue le strict minimum historique.
L’illusion ne tient plus. La reconfiguration du monde est engagée, durablement. Reste à savoir comment elle s’opérera : par ajustements prudents ou par ruptures brutales.
Nairobi devient alors non pas le tombeau de la Françafrique, mais sa réinvention linguistique sous pression du déclin occidental.
