La triade sacrée «publique, obligatoire et gratuite», socle du projet de société forgé au lendemain de l’indépendance par Habib Bourguiba, perd irrémédiablement de sa superbe. Autrefois moteur incontesté de la promotion sociale, l’école publique tunisienne traverse une crise structurelle profonde qui pousse une proportion croissante de familles à se tourner vers le secteur privé.
Le système éducatif tunisien comptait plus de 1.500 établissements d’enseignement privés autorisés durant l’année scolaire 2025/2026, selon des données publiées par le ministère de l’Éducation. Dans le détail, il s’agit de 811 écoles primaires privées, qui se concentrent essentiellement dans le Grand Tunis. La capitale tient le haut du pavé avec 125 écoles, suivie du gouvernorat de Ben Arous (82 établissements) et de l’Ariana (66 écoles). La densité des écoles primaires privées est moyenne dans les autres régions côtières, et faible dans les régions intérieures, les gouvernorats du Kef et de Tataouine ne comptant que 3 écoles primaires privées chacun.
Le nombre des collèges et des lycées autorisés a atteint 601 en 2025. Tunis arrive en tête de liste avec 56 établissements, devant les gouvernorats de Sousse (50) e de Ben Arous (45). Siliana et Tataouine comptent les plus faibles nombres de collèges et de lycées privés, avec respectivement six et cinq établissements seulement.
La Tunisie comptait par ailleurs 90 établissements d’enseignement supérieur privés agréés durant l’année universitaire 2025-2026.
Cette offre privée séduit par ses classes à effectifs réduits, son infrastructure moderne, l’apprentissage intensif des langues, le soutien personnalisé, la numérisation et l’encadrement parascolaire. Toutefois, cette qualité a un coût : les frais de scolarité mensuels varient de 400 dinars par mois dans les quartiers populaires à plus de 2.500 dinars dans les zones huppées. Entre frais d’uniformes, manuels imprimés à l’étranger, garde, cantine et plateformes numériques, le secteur privé creuse une fracture sociale majeure, excluant de fait les classes populaires et moyennes inférieures.
Lente décrépitude de l’école publique
Cette dynamique s’enracine au début des années 1990, dans le sillage du Plan d’ajustement structurel (PAS) préconisé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Sans jamais déclarer formellement la privatisation de l’enseignement, l’État a progressivement restreint la capacité d’investissement du secteur public par l’atrophie budgétaire. Aujourd’hui, le réseau public subit de plein fouet ce désengagement. Un rapport alarmant du syndicat général de l’enseignement de base (UGTT) brosse un tableau critique du parc scolaire. La plupart des écoles publiques, dont 96% ont été construites avant 1980, se trouvent dans un état de délabrement avancé. De plus, 461 écoles sont privées d’eau potable, 1.178 manquent de blocs sanitaires fonctionnels, 615 ne disposent d’aucun espace pour les enseignants, et plus de 50% des établissements dans 15 gouvernorats ne bénéficient pas d’un accès à Internet.
Le gel des recrutements a également provoqué une pénurie d’enseignants et détérioré l’encadrement (un inspecteur pour plus de 100 enseignants, un assistant pédagogique pour 75 instituteurs).
À cela s’ajoute un profond malaise social, qui se manifeste notamment par des grèves récurrentes des enseignants et une hausse de la violence en milieu scolaire.
Face à ce tableau désolant, la sauvegarde de l’école publique exige une révision urgente des choix budgétaires et pédagogiques de l’État. La première urgence réside dans une réallocation significative des ressources publiques au secteur éducatif, dont le budget atteignait à peine 6% du PIB en 2024 afin de réhabiliter les infrastructures vétustes, de moderniser le matériel pédagogique et de revaloriser le statut des enseignants pour réattirer les compétences.
Au-delà de l’effort financier, l’école publique doit entamer sa propre mutation pédagogique. Il devient indispensable d’alléger des programmes devenus trop lourds, de moderniser les critères d’évaluation, d’intégrer pleinement les technologies numériques et de fournir un accompagnement social et psychologique adapté aux apprenants.
L’État doit également œuvrer à rétablir le rôle d’ascenseur social de l’école publique par un soutien ciblé aux familles défavorisées, la généralisation de bourses d’études et des programmes renforcés de lutte contre le décrochage scolaire.
Le redressement de l’école publique conditionne l’équité sociale de la nation : l’accès à un enseignement de qualité doit redevenir un droit fondamental garanti par l’État à chaque enfant, indépendamment du revenu de ses parents.
Walid KHEFIFI
