Alors que la Tunisie fait face à une crise hydrique persistante et se situe sous le seuil critique de la pauvreté en eau, l’état de l’infrastructure de distribution d’eau potable inquiète. Sur un réseau national s’étendant sur plus de 48.000 kilomètres de canalisations, l’usure des conduites fait peser une lourde menace sur la sécurité hydraulique de la nation. Entre casses à répétition, pertes de volumes massives et coupures intempestives au robinet, la Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux (SONEDE) est confrontée à un défi structurel inédit.
Selon l’expert international en environnement et développement durable, Mohamed Adel Hentati, près de 62% des canalisations du réseau de la SONEDE sont désormais anciennes et vétustes. Dans certaines zones métropolitaines, une partie importante de ces conduites accuse plus de 70 ans d’âge, dépassant largement leur durée de vie opérationnelle théorique.
«La crise hydrique tunisienne est structurelle. Elle résulte de la raréfaction de la ressource, aggravée par le changement climatique, de la surexploitation de nombreuses nappes, du poids considérable de la demande agricole, mais aussi du vieillissement des infrastructures, des pertes dans les réseaux, de besoins importants d’investissement et de difficultés persistantes de gouvernance et de gestion de la demande», explique Raoudha Gafrej, experte en gestion des ressources hydriques et en adaptation au changement climatique.
La dégradation avancée du réseau de distribution se traduit sur le terrain par des chiffres alarmants. Le rendement global du réseau stagne autour de 75%, selon les derniers relevés sectoriels. Cela signifie qu’environ 25% de l’eau potable injectée est purement et simplement perdue en cours d’acheminement, ce qui représente un énorme gâchis de ressources rares et chères. Ce taux monte jusqu’à 50%, selon certaines évaluations d’experts axées sur l’impact direct des fuites.
Conséquence : les coupures d’eau deviennent récurrentes et de plus en plus longues et sévères. Le directeur régional de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) pour le Grand Tunis, Mounir Dridi, a expliqué récemment que les coupures d’eau se répartissent en trois catégories : des coupures programmées liées à des travaux de maintenance des réseaux et annoncées à l’avance, des coupures imprévues dues à des ruptures de canalisations nécessitant une intervention urgente ainsi que des coupures liées aux opérations de délestage électrique, qui affectent le fonctionnement des stations de pompage. Au bout du compte, les services techniques de la société publique enregistrent en moyenne 70 ruptures de canalisations par jour et recensent environ 200.000 fuites d’eau par an à travers l’ensemble de la République.
Un rythme de renouvellement insuffisant
Malgré l’amélioration ponctuelle des réserves dans les barrages qu’enregistre le pays au cours des années pluvieuses, l’approvisionnement des ménages reste ainsi soumis à d’importantes perturbations. À cela s’ajoute l’altération ponctuelle du goût ou de la couleur de l’eau suite à des réparations lourdes sur les canalisations, poussant un grand nombre de citoyens à se tourner vers l’eau en bouteille, ce qui alourdit davantage le budget des ménages.
Face à ce gâchis hydrique et financier, de grands axes d’action se dessinent pour moderniser la gestion de l’eau en Tunisie. Il s’agit, en premier lieu, d’accélérer le programme de réhabilitation des canalisations. La SONEDE mène un effort constant pour le renouvellement du réseau. Les orientations stratégiques prévoient la modernisation d’environ 1.000 km de conduites vétustes par an, avec des objectifs d’intervention ciblés atteignant jusqu’à 2.000 km selon les programmes de maintenance locale. L’objectif principal est de colmater les fuites à la source et de sécuriser l’approvisionnement durable des foyers. Mais ce rythme de renouvellement des canalisations demeure très modeste par rapport aux besoins.
D’autre part, l’adoption de solutions environnementales innovantes devient une priorité. À l’image du projet pilote déployé dans les gouvernorats de Sousse et de Monastir, le déploiement de compteurs intelligents et de capteurs de pression permet de détecter en temps réel les défaillances et de localiser précisément les fuites.
Plusieurs experts appellent également à la publication d’une cartographie détaillée de l’état du réseau district par district, ainsi qu’à la communication régulière des résultats des analyses de la qualité de l’eau par région, notant que la restauration de la confiance des usagers passe par la transparence des données.
Force est cependant de reconnaître que le renouvellement de l’ensemble des infrastructures de la SONEDE nécessite des investissements colossaux. Alors que l’État consacre des sommes considérables à la création de nouvelles ressources hydriques non conventionnelles telles que les stations de dessalement d’eau de mer à Zarat ou à Sfax, il devient impératif d’équilibrer ces investissements en rénovant simultanément les tuyaux de distribution. Injecter de l’eau dessalée coûteuse dans un réseau défaillant ne fait qu’amplifier le coût financier du gaspillage.
L’assainissement et la rénovation intégrale du réseau de la SONEDE ne constituent plus une simple option technique, mais une exigence de sécurité nationale pour garantir l’accès durable de tous les Tunisiens à une eau potable de qualité.
Walid KHEFIFI
