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Accueil » Congélation des ovocytes : quand la médecine rencontre le désir de retarder la maternité
Femmes samedi, 19 septembre, 2026,11:5811 Mins Read

Congélation des ovocytes : quand la médecine rencontre le désir de retarder la maternité

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Par Mona BEN GAMRA 

Dans la pénombre tamisée d’une salle d’attente à Tunis, Nadia, 29 ans, réajuste le pli de son écharpe, les doigts tremblants. Il y a encore deux semaines, son quotidien oscillait entre ses responsabilités de cadre administrative et ses projets de vie. Puis le verdict est tombé, brutal, sans appel : cancer du sein. Un diagnostic qui glace le sang, mais qui s’est immédiatement accompagné d’un second choc, plus sourd et plus intime. Avant d’engager la chimiothérapie, son oncologue l’a mise en garde : les traitements toxiques risquent de détruire irréversiblement sa réserve ovarienne.

« On m’a parlé de survie, de protocole, de rémission. Mais au milieu de cette tempête, la seule pensée qui m’a accrochée à la vie, c’est l’idée de pouvoir être mère un jour », confie Nadia, la voix nouée par l’émotion. « Quand le médecin m’a expliqué qu’on pouvait congeler mes ovocytes avant de démarrer la chimie, j’ai vu une lueur d’espoir. Puis est venue la douche froide : les démarches, les incertitudes, la bureaucratie et le sentiment de courir contre la montre alors que mon corps se bat déjà contre la maladie. »

Le parcours de Nadia n’est pas un cas isolé. Il incarne le drame silencieux de milliers de jeunes femmes tunisiennes prises au piège entre les avancées technologiques de la médecine moderne, l’évolution rapide des structures sociales et un cadre juridique qui peine à épouser son époque.

Une médecine de pointe face au défi du temps

La technique existe pourtant bel et bien sur le sol national, bénéficiant d’une expertise reconnue à l’échelle régionale. « La congélation des ovocytes, c’est une procédure médicale pour conserver des ovocytes pour les utiliser par la suite pour concevoir », rappelle le Dr Béchir Zouaoui, ancien professeur agrégé en gynécologie-obstétrique. « Le concept s’est développé avec l’évolution technologique de la vitrification, c’est-à-dire le choc de froid pour conserver les ovocytes. Donc la vitrification passe d’une température ambiante à une température qui est très basse, rapidement. Ça permet de conserver la qualité des ovocytes, et la dévitrification nous permet de récupérer les ovocytes tels qu’ils ont été congelés. Et c’est le grand avantage ».

Sur le plan purement sanitaire, la préservation de la fertilité pour motif médical constitue une pratique validée. « Ce qui est nouveau, c’est la préservation de la fertilité qui existe depuis quelques années, une dizaine ou 15 ans, dans les hôpitaux et le secteur privé », précise le Dr Zouaoui. « Ce sont des femmes dont la fertilité risque d’être touchée par les traitements de la maladie, essentiellement le cancer du sein, les hémopathies… C’est une prise en charge documentée, réglementée. Les centres de PMA le font, cela dépend du médecin, ce n’est pas interdit par la loi. Je le fais dans mon centre de PMA pour certains cas ».

Cependant, le facteur biologique demeure impitoyable. Comme le souligne le spécialiste : « On congèle ce qu’on a recueilli. La femme ne peut donner que ce qu’elle a. Si elle a une bonne réserve ovarienne, on peut stimuler. Tout dépend de son âge et de sa réserve. À 45 ans, c’est déjà trop tard. L’idéal est d’avoir environ 20 ovocytes par cycle pour espérer un bébé. La procédure en elle-même est assez courte, et la conservation d’année en année reste limitée à 5 ans, sans frais supplémentaires ».

 

Le dilemme juridique : entre indication médicale et choix sociétal

Si Nadia entre théoriquement dans le cadre dérogatoire de l’exception médicale, l’accès à la congélation d’ovocytes se heurte à des verrous réglementaires stricts, particulièrement pour les femmes célibataires. Maître Habib Salaani, avocat, apporte un éclairage précis sur l’état du droit tunisien : « La législation tunisienne en vigueur ne prévoit pas, à ce jour, la possibilité pour une femme non mariée de procéder à une autoconservation de ses ovocytes pour convenance personnelle, en l’absence d’une indication médicale. La loi tunisienne n° 2001-93 du 7 août 2001 relative à la médecine de la reproduction encadre en effet la conservation des gamètes dans un cadre médical et thérapeutique. La question demeure donc posée pour les femmes qui souhaitent préserver leur fertilité en raison de leur âge, de leur parcours personnel ou de leur projet de vie, sans pathologie ni traitement médical susceptible d’altérer leur fertilité ».

L’article 6 de la loi de 2001 autorise certes une personne non mariée à congeler ses gamètes à titre exceptionnel en cas de traitement gonadotoxique (chimiothérapie ou radiothérapie). Mais même dans ce cas, ces ovocytes ne pourront être ultérieurement réimplantés que dans le cadre d’un mariage légalement reconnu.

Face à ces limites, le corps médical a pris l’initiative d’impulser le changement. C’est durant son mandat à la présidence de la Société tunisienne de gynécologie-obstétrique (STGO) que le Dr Béchir Zouaoui s’est imposé comme l’un des principaux instigateurs d’une refonte législative. « En Tunisie, on est parmi les premiers dans la PMA dans le monde arabe, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne », rappelle-t-il. « La loi de l’assistance médicale à la procréation a été mise en place il y a environ 25 ans. Donc l’évolution technologique a évolué et l’évolution sociétale a changé. On a fait le projet de loi en janvier 2022. Cela a pris environ un an ou un an et demi, il a été validé par le Ministère, et on attend l’approbation par l’ARP ».

Ce projet de texte entend adapter les pratiques tout en instaurant des balises éthiques : « Ce qu’on a demandé dans la nouvelle loi, c’est de mettre des garde-fous pour toutes les procédures, surtout les idées sensibles. On a fixé des limites d’âge : à partir de 27 ans pour demander une préservation, et jusqu’à 45 ans comme limite supérieure », explicite le docteur Zouaoui.

 

La transition démographique et la mutation des modèles matrimoniaux

L’urgence d’une révision législative s’inscrit dans un paysage démographique en pleine mutation. Au lendemain de l’indépendance, la Tunisie avait été pionnière en matière de politique de limitation de la natalité et de planification familiale. Cependant, la réalité sociologique contemporaine impose un changement radical de paradigme : la politique publique doit désormais passer d’une logique de restriction à une politique d’accompagnement actif de la fertilité et des choix reproductifs des jeunes couples.

Les chiffres attestent de ce basculement historique. L’indice synthétique de fécondité en Tunisie est tombé à 1,7 enfant par femme en 2023, alors qu’il s’élevait encore à 2,4 en 2016. Cette chute vertigineuse, en deçà du seuil de renouvellement des générations (fixé à 2,1), s’explique par la combinaison du recul significatif de l’âge au premier mariage — qui dépasse aujourd’hui 29 ans pour les femmes — et des transformations structurelles des modes de vie.

Ce phénomène s’aligne sur des tendances globales observées à l’échelle internationale. Lors de la Journée internationale de la population, le Dr Rym Fayala, cheffe de l’UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la population) a présenté une étude d’envergure menée dans 73 pays auprès de 100 000 internautes âgés de 18 à 39 ans. Les conclusions sont éloquentes : 90 % des jeunes interrogés déclarent que la stabilité matérielle et la santé constituent leurs objectifs prioritaires dans la vie. Ils expriment un désir réel de se marier et d’avoir des enfants, mais exigent de le faire dans des conditions d’épanouissement optimales.

Najet Araari, chercheuse en sociologie spécialité genre et sexualité à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis (Université de Tunis), analyse cette dynamique : « S’il n’existe pas aujourd’hui d’études formelles démontrant que la société a pleinement intégré cette évolution, la congélation des ovocytes est une solution qui mérite d’être envisagée au regard de la hausse de l’âge moyen au mariage et du choix de certaines femmes de différer leur union ».

Selon la sociologue, cette question touche directement à l’autonomie reproductive : « Il s’agit de donner aux femmes et aux couples la possibilité de disposer d’une vraie marge de choix quant au moment de leur mariage et de leur maternité ». Dans un contexte marqué par le vieillissement progressif de la population tunisienne, permettre de concrétiser un projet d’enfant à un âge plus avancé représente une réponse démographique pertinente, alignant l’épanouissement individuel et l’intérêt collectif.

 

Justice reproductive et accessibilité : Le combat féministe

Au-delà des aspects techniques et sociologiques, la préservation de la fertilité pose la question fondamentale de la justice sociale. Dans le secteur privé, les protocoles de stimulation et de vitrification coûtent plusieurs milliers de dinars, rendant l’intervention prohibitive pour une grande partie des femmes. L’opération peut coûte, en effet,  environ 6000 DT dans le secteur privé et environ 250 DT  à l’hôpital Aziza Othmana . 

Le Dr Hedia Belhadj, présidente du Groupe Tawhida Ben Cheikh (Recherche et Action en Santé des femmes), pose le débat sur le terrain des droits humains et de l’égalité des genres :

« Le Groupe Tawhida Ben Cheikh, une association féministe qui milite pour l’exercice des droits sexuels et reproductifs et le droit de disposer de son corps, fonde son argument sur le droit inaliénable de toutes les femmes de décider quand et combien d’enfants elles souhaitent avoir durant leur vie reproductive. De la même façon que le droit d’avoir accès à des services de qualité de contraception et de bénéficier d’un avortement sécurisé lorsqu’elles le désirent, toutes les femmes ont le droit de concevoir au moment où elles le désirent. La femme, à la différence de l’homme, ne développe plus d’ovocytes après un certain âge et les ovocytes sont de meilleure qualité à un âge jeune, par conséquent la congélation des ovocytes rentre dans le cadre de l’égalité entre les sexes ».

Interrogée sur la nécessité d’une ouverture du cadre légal au-delà de l’indication médicale stricte, le Dr Belhadj se montre catégorique :

« Absolument, la congélation des ovocytes est un outil de l’exercice du choix de la personne de disposer de son corps, qu’elle soit en union ou pas. La restriction de la condition du mariage doit absolument être revue. À l’avenir, si l’âge au mariage continue à augmenter, la procédure devrait être disponible et abordable financièrement à toutes les femmes quel que soit leur statut matrimonial. La Tunisie a des personnes compétentes et des laboratoires qualifiés pour assurer ce service à moindre coût, pourvu que le conditionnement de la congélation soit assuré sur le temps. Une fois ratifiée, la réforme de la loi devrait être mise en pratique dans le cadre des services publics remboursés par la sécurité sociale ».

S’agissant de la baisse de la fécondité et des réticences institutionnelles, elle rappelle la ligne d’action du mouvement :

« La loi n’autorise pas la congélation d’ovocytes pour des raisons sociales pour des motifs de carrière ou en l’absence de partenaire. Mais vu l’augmentation de l’âge au mariage, le droit reproductif se pose pour une partie de la population. La question est donc d’actualité vu le taux de fécondité qui baisse ; toutefois, notre Groupe ne l’aborde que sous l’angle de la justice reproductive et du choix et droit des femmes de décider de la contraception, de l’avortement et de la conception. Le cadre légal actuel se focalise sur les couples mariés mais il est de plus en plus contesté. Le Groupe Tawhida continuera à travailler avec nos partenaires publics et de la société civile pour faire avancer le plaidoyer, l’information et l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive ».

 

Donner du temps à l’espoir

Pour Nadia, l’urgence ne s’embarrasse pas de débats théoriques. Entre deux rendez-vous médicaux, son calendrier se mesure en jours. Dans quelques semaines, la chimiothérapie commencera. Pouvoir congeler ses ovocytes représente son ancre dans la tempête, l’affirmation que la maladie ne dictera pas seule le cours de son existence. Mais il existe aussi d’autres cas de femmes qui préfèrent retarder leur fertilité  alors qu’elles ne sont pas encore mariées. Et c’est là que la médecine et la loi rencontrent le désir de la maternité.  

Alors que le projet de loi révisé dort dans les tiroirs de l’Assemblée des Représentants du Peuple en attente de sa ratification officielle, la réalité du terrain, elle, n’attend pas. Entre la chute des naissances, le désir d’émancipation professionnelle des jeunes femmes, les obstacles économiques et les urgences oncologiques, la Tunisie se trouve à la croisée des chemins. L’exigence est claire : moderniser sa législation sur la santé reproductive pour transformer une prouesse médicale d’exception en un droit accessible, équitable et protecteur de l’avenir de sa jeunesse.

Mona BEN GAMRA 



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