Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
La Tunisie est un pays agricole. Cette affirmation paraît tellement évidente que nous finissons parfois par oublier ce qu’elle signifie réellement. Derrière les étals de légumes de nos marchés, derrière l’huile d’olive posée sur nos tables, derrière le lait du matin, les œufs, les fruits, les céréales et tant d’autres produits de notre quotidien, il y a une terre, des hommes et des femmes, des saisons, des gestes répétés depuis des générations et surtout énormément de travail. Pourtant, quelque chose semble progressivement se rompre dans cette longue chaîne de transmission : une partie importante de notre jeunesse regarde désormais le monde agricole avec distance.
Le phénomène mérite réflexion. Beaucoup de jeunes Tunisiens grandissent aujourd’hui dans les villes ou dans des zones progressivement urbanisées. Même lorsqu’ils sont originaires de familles ayant possédé des terres agricoles, ils connaissent parfois très peu le travail réel d’une exploitation. Pour eux, un olivier est d’abord un arbre que l’on aperçoit depuis une voiture. Une vache donne du lait, mais combien savent réellement ce que signifie s’en occuper quotidiennement ? Les poules donnent des œufs, les tomates arrivent au marché et les oranges apparaissent chaque hiver sur les étals. Entre le produit consommé et le travail nécessaire pour l’obtenir s’est installée une distance considérable.
Pourquoi ne pas essayer de réduire cette distance par une expérience extrêmement simple ? Imaginons trois ou quatre jeunes accueillis pendant quatre ou cinq jours par un agriculteur volontaire, au moment d’une période intéressante de l’année agricole. Ils ne viendraient pas comme touristes, encore moins comme spectateurs. Ils partageraient, dans la mesure de leurs capacités, la vie quotidienne de l’exploitation. Ils découvriraient le réveil matinal, l’observation du ciel, le soin des arbres, l’irrigation, la récolte, l’alimentation des animaux, le nettoyage des installations et cette succession de petits gestes qui donnent finalement naissance à notre alimentation.
Il ne s’agirait évidemment pas de présenter le travail agricole comme une aventure romantique. La terre est exigeante. Elle demande de la patience, de la résistance physique, de la connaissance et une capacité permanente d’adaptation. C’est précisément pour cela qu’une immersion de quelques jours pourrait être utile. Elle permettrait aux jeunes de découvrir l’agriculture telle qu’elle existe réellement, avec ses difficultés mais aussi avec ses possibilités.
La terre ne s’apprend pas uniquement dans les livres
Nous avons parfois une étrange manière de parler d’orientation professionnelle. Nous demandons à un jeune de choisir son avenir alors qu’il ne connaît réellement qu’une infime partie des métiers qui existent. Comment pourrait-il envisager de devenir agriculteur, technicien agricole, éleveur, producteur ou entrepreneur dans l’agroalimentaire s’il n’a jamais passé une seule journée dans une exploitation ?
Quelques jours sur le terrain pourraient changer ce regard.
Le premier matin serait probablement difficile. Il faudrait se lever tôt. Peut-être découvrir le froid humide d’une matinée d’hiver ou, au contraire, comprendre pourquoi certaines activités commencent avant les fortes chaleurs estivales. L’agriculteur expliquerait pourquoi il observe certaines feuilles, pourquoi tel arbre nécessite une taille particulière, pourquoi l’irrigation doit être contrôlée, pourquoi certaines maladies doivent être détectées rapidement.
Soudain, l’arbre ne serait plus simplement un arbre.
Il deviendrait un organisme vivant qu’il faut comprendre.
Une journée consacrée aux animaux serait tout aussi instructive. Nourrir quelques vaches, nettoyer leur espace, observer leur comportement, comprendre leurs besoins, assister éventuellement à la traite : autant d’activités qui donnent une autre dimension à ce verre de lait consommé chaque matin sans y penser. Il en serait de même pour un élevage de poules. Derrière l’apparente simplicité d’un œuf se trouvent l’alimentation, l’hygiène, la surveillance sanitaire et l’organisation quotidienne.
Le soir venu, autour d’un repas simple, les jeunes pourraient discuter avec l’agriculteur. Et c’est probablement dans ces conversations que se produirait une partie essentielle de l’apprentissage. L’agriculteur raconterait ses bonnes années et ses mauvaises saisons, les problèmes d’eau, les maladies des cultures, les fluctuations des prix, mais aussi la satisfaction d’une belle récolte et la fierté de produire quelque chose d’utile.
Ce savoir-là ne se trouve pas toujours dans les manuels.
Quatre ou cinq jours pour changer un regard
Personne ne peut devenir agriculteur en cinq jours. Ce n’est évidemment pas l’objectif. Mais cinq jours peuvent suffire pour provoquer une interrogation : «Et si je pouvais, moi aussi, construire quelque chose dans ce domaine?»
C’est cette petite question qui compte.
Un jeune pourrait découvrir qu’il aime travailler avec les animaux. Un autre pourrait être fasciné par les arbres fruitiers. Un troisième, plus attiré par les nouvelles technologies, commencerait immédiatement à imaginer des systèmes automatisés d’irrigation ou des outils numériques permettant de suivre la production. Un quatrième réfléchirait à la transformation des produits agricoles ou à leur commercialisation.
Car l’agriculture moderne ne se limite plus à manier une pelle ou conduire un tracteur.
Elle rencontre aujourd’hui l’informatique, la mécanique, l’énergie solaire, l’irrigation intelligente, la transformation alimentaire, la logistique, le marketing et le commerce électronique. Une exploitation agricole peut devenir une véritable petite entreprise où plusieurs compétences se rencontrent.
C’est précisément là que la jeunesse peut apporter quelque chose de nouveau.
Le jeune qui accompagne pendant quelques jours un agriculteur expérimenté peut observer des problèmes auxquels il apportera peut-être demain une solution différente. L’agriculteur possède l’expérience de la terre ; le jeune maîtrise parfois des outils numériques inconnus de son hôte. L’un sait reconnaître une maladie sur une plante presque instinctivement, l’autre peut chercher comment utiliser un capteur, une application ou une nouvelle technique pour mieux la surveiller.
Au lieu d’opposer tradition et modernité, il faudrait les faire travailler ensemble.
L’agriculteur comme passeur d’expérience
Pour que cette idée fonctionne, il faudrait évidemment respecter les agriculteurs qui accepteraient de recevoir ces jeunes. Il ne serait pas question de transformer les exploitations en centres de vacances ni d’imposer aux agriculteurs une responsabilité supplémentaire sans organisation.
Le principe devrait rester simple : des agriculteurs volontaires, de petits groupes de trois ou quatre jeunes, une période de quatre ou cinq jours et un programme adapté aux activités de la saison.
Certaines périodes seraient particulièrement intéressantes. La récolte des olives permettrait de découvrir toute une chaîne allant de l’arbre jusqu’à l’huile. Les périodes de récolte des agrumes offriraient une autre expérience. Ailleurs, ce seraient les céréales, les dattes, les légumes, les plantes aromatiques ou l’élevage.
Chaque région tunisienne pourrait proposer ses propres immersions agricoles.
Le Cap Bon raconterait certaines cultures, le Nord-Ouest en montrerait d’autres, les régions du Centre offriraient une expérience différente, tandis que les oasis du Sud permettraient de comprendre une agriculture construite depuis des siècles autour d’une gestion minutieuse de l’eau.
Nous découvririons alors que l’agriculture tunisienne n’est pas une réalité uniforme. Elle est multiple, adaptée aux territoires, aux climats et aux traditions locales.
L’agriculteur deviendrait ainsi un véritable passeur d’expérience. Il ne transmettrait pas seulement une technique. Il expliquerait une relation avec le temps que notre société moderne tend parfois à oublier.
Dans l’agriculture, tout ne peut pas être immédiat.
On plante aujourd’hui pour récolter demain, parfois plusieurs années plus tard. On soigne un arbre sans recevoir immédiatement le résultat de son travail. On attend la pluie. On surveille les saisons. On apprend que certaines choses ne peuvent pas être accélérées simplement parce que nous sommes pressés.
Quelle magnifique leçon pour une génération habituée à l’instantanéité !
Faire de l’agriculture un horizon possible
Le véritable objectif de ces immersions serait finalement de réconcilier une partie de la jeunesse avec l’idée que l’agriculture peut représenter un avenir.
Cela ne signifie pas que tous les participants deviendront agriculteurs. Ce serait irréaliste. Sur cent jeunes ayant participé à ces expériences, quelques-uns seulement pourraient décider d’aller plus loin. Mais ces quelques vocations seraient déjà précieuses.
L’un pourrait reprendre une petite exploitation familiale jusque-là abandonnée. Un autre suivrait une formation spécialisée. Un troisième créerait une entreprise de transformation de produits locaux. Un autre encore développerait un service technologique destiné aux exploitations agricoles.
Et même ceux qui choisiraient une autre voie conserveraient probablement quelque chose d’essentiel : le respect du travail de la terre.
Ils regarderaient différemment l’agriculteur qui vend ses produits au marché. Ils comprendraient mieux pourquoi une mauvaise saison peut bouleverser toute une famille. Ils sauraient ce que représente une récolte perdue, un animal malade ou plusieurs semaines sans pluie.
Notre société gagnerait beaucoup à cette compréhension.
Il faudrait donc peut-être imaginer un véritable réseau d’exploitations agricoles volontaires capables d’accueillir périodiquement de petits groupes de jeunes. Les associations locales, les établissements d’enseignement et les organisations agricoles pourraient faciliter les rencontres, sans transformer le dispositif en une lourde machine administrative.
Restons simples.
Trois ou quatre jeunes. Un agriculteur volontaire. Quatre ou cinq jours. Une exploitation. Une saison favorable. Des vêtements adaptés. Beaucoup de curiosité et surtout l’envie d’apprendre.
Le premier jour, certains jeunes arriveraient peut-être avec quelques préjugés. Ils imagineraient un métier pénible, ancien et sans perspective. Le dernier soir, leur opinion serait probablement plus nuancée. Ils auraient découvert les difficultés, certes, mais aussi l’intelligence nécessaire pour travailler avec le vivant, la technicité de certaines pratiques et cette satisfaction particulière qui consiste à voir concrètement le résultat de son travail.
Et peut-être que, quelques années plus tard, l’un de ces jeunes repenserait à ces cinq journées.
Il se souviendrait de l’odeur de la terre humide au petit matin, du bruit des animaux, des mains marquées de l’agriculteur qui lui expliquait comment observer un arbre, du repas partagé après plusieurs heures de travail et de cette sensation étrange d’avoir participé, même modestement, à quelque chose de fondamental : produire ce qui nourrit les hommes.
Alors peut-être déciderait-il de revenir.
Non plus pour cinq jours.
Mais pour construire son avenir.
La Tunisie ne manque ni de terres, ni de traditions agricoles, ni d’une jeunesse capable d’innover. Ce qui manque parfois, c’est simplement la rencontre entre ces deux mondes. Organisons-la. Ouvrons quelques exploitations à quelques jeunes curieux. Laissons-les toucher la terre, comprendre les saisons, soigner un arbre, nourrir un animal et écouter ceux qui exercent ce métier depuis des décennies.
Une vocation ne naît pas toujours dans une salle de classe. Elle peut apparaître un matin, quelque part dans une ferme tunisienne, lorsqu’un jeune découvre pour la première fois que cette terre qu’il croyait appartenir au passé pourrait aussi devenir son avenir.
