Pendant des années, des milliers de diplômés tunisiens ont attendu leur chance, multiplié les concours, déposé des dossiers et espéré intégrer la fonction publique. Pour une partie d’entre eux, cette attente s’est transformée en chômage de longue durée, avec le sentiment que les années d’études et les qualifications acquises ne suffisaient pas toujours pour accéder à un poste. La question revient aujourd’hui au premier plan avec la préparation de la mise en œuvre de la loi n°18 de 2025, consacrée au recrutement exceptionnel des diplômés de l’enseignement supérieur restés longtemps sans emploi. Le dossier a été abordé au plus haut niveau de l’État.
Lors d’une réunion tenue le 5 octobre au palais de Carthage avec la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, et le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, Riadh Chaoued, le Président de la République, Kaïs Saïed, s’est penché sur l’avancement des mécanismes devant permettre l’application du nouveau dispositif. Au-delà de la question du recrutement des diplômés concernés, cette réunion remet surtout en lumière un problème beaucoup plus ancien : l’égalité d’accès à l’emploi public et les dysfonctionnements qui ont pu, au fil des années, fausser les règles du jeu.
Des années d’attente et un profond sentiment d’injustice
Le chômage des diplômés constitue depuis longtemps l’un des paradoxes du marché de l’emploi. L’université devait représenter un moyen d’améliorer les perspectives professionnelles et sociales. Pourtant, pour de nombreux jeunes, l’obtention d’un diplôme a été suivie d’une longue période d’inactivité ou d’emplois sans rapport avec leur formation. Plus les années passent, plus le retour vers le marché du travail devient difficile. Un diplômé qui reste cinq, dix ans ou davantage sans emploi voit progressivement son diplôme perdre de sa valeur sur le marché. Il se retrouve également en concurrence avec des générations plus jeunes qui viennent d’achever leurs études. Le chômage de longue durée finit ainsi par créer sa propre mécanique d’exclusion.
À cette difficulté économique s’ajoute une frustration particulière lorsque les personnes concernées estiment que les recrutements n’ont pas toujours reposé sur des critères transparents. La Présidence a notamment évoqué des irrégularités liées aux qualifications présentées lors de certaines embauches ainsi que des situations dans lesquelles les compétences universitaires normalement requises n’auraient pas été respectées. La question dépasse donc le simple nombre de postes disponibles. Elle touche directement à la confiance dans les institutions et dans les procédures de sélection. Lorsqu’un diplômé estime que ses chances ne dépendent plus de sa formation, de ses compétences ou de critères clairement établis, c’est la notion même de mérite qui se trouve fragilisée.
Quand les réseaux prennent le dessus sur les compétences
Le problème devient encore plus sensible lorsque les relations personnelles, les appartenances ou les réseaux d’influence interviennent dans l’accès à l’emploi. Dans un contexte marqué par la rareté des postes publics et par un chômage élevé, chaque recrutement effectué en dehors de règles équitables peut signifier qu’un autre candidat, pourtant qualifié, reste sur le bord du chemin. C’est précisément cette dimension que le Chef de l’État a mise en avant en considérant que certains chômeurs de longue durée ont subi les conséquences de pratiques qui les ont écartés de possibilités auxquelles ils auraient normalement pu prétendre.
Ces dérives ont également un coût pour l’administration. Recruter une personne qui ne possède pas les qualifications nécessaires ne constitue pas seulement une injustice envers les autres candidats. Cela peut aussi affecter la qualité du service public. Une administration efficace suppose que les postes soient occupés en fonction des compétences nécessaires et des besoins réels des structures concernées. S’y ajoute la question des finances publiques. Les recrutements injustifiés, les avantages accordés sans fondement ou la création de situations privilégiées pèsent finalement sur le budget de l’État. Dans un pays confronté à des marges financières limitées, la masse salariale publique ne peut être considérée indépendamment de l’efficacité des recrutements.
Réparer les injustices sans créer de nouvelles inégalités
La loi n°18 de 2025 entend apporter une réponse à une catégorie particulièrement vulnérable : les diplômés qui sont restés durablement sans emploi. Son application représente donc une étape très attendue par des personnes qui considèrent avoir payé pendant des années le prix des déséquilibres du marché du travail et, parfois, de procédures de recrutement contestables. Mais le défi sera désormais de garantir que le mécanisme exceptionnel lui-même repose sur des critères précis, vérifiables et transparents. Corriger les injustices du passé ne peut fonctionner que si les nouvelles procédures évitent de reproduire les mêmes travers. Il faudra notamment concilier la situation sociale des chômeurs de longue durée avec les besoins effectifs des administrations et des établissements publics. Le recrutement ne peut constituer une réponse durable que lorsque les profils correspondent aux postes à pourvoir et que l’intégration professionnelle permet réellement de renforcer les services publics.
Cette réforme pose finalement une question qui dépasse largement le sort des seuls diplômés concernés : comment restaurer la confiance dans le recrutement public ? Pour les nouvelles générations qui sortent aujourd’hui de l’université, la réponse sera déterminante. Elles doivent pouvoir être convaincues que leurs études, leurs compétences et leurs efforts restent les principaux critères permettant d’accéder à un emploi. L’enjeu n’est donc pas seulement de donner aujourd’hui une chance à ceux qui attendent depuis des années. Il est aussi de mettre fin à une culture du passe-droit qui, lorsqu’elle s’installe, produit une double perte : elle prive des citoyens qualifiés de leurs perspectives professionnelles et prive l’État des compétences dont il a besoin.
Leila SELMI
