Le marché des médicaments contrefaits est un danger mondial qui n’épargne pas la Tunisie. Ces produits illicites, souvent inefficaces et même dangereux, mettent en péril la santé des patients et touchent à la confiance dans les systèmes de santé. Ce phénomène prend beaucoup d’ampleur malgré les efforts continus des autorités pour le contrer. Les médicaments falsifiés et contrefaits constituent une crise silencieuse et l’une des plus graves menaces sanitaires et économiques mondiales.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 1 médicament sur 10 circulant dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires est de qualité inférieure ou falsifié, une proportion qui atteint près de 50 % pour les produits achetés sur des pharmacies en ligne non réglementées.La Tunisie, porte d’entrée de l’Afrique et en raison de sa proximité avec l’Europe, est particulièrement vulnérable au trafic de médicaments contrefaits. Bien que des efforts considérables aient été déployés pour renforcer la régulation du marché pharmaceutique, les médicaments contrefaits continuent d’infiltrer les circuits de distribution, notamment dans les zones rurales et les marchés informels (marchés noirs).Les médicaments contrefaits sont souvent produits dans des conditions non hygiéniques et non conformes aux normes sanitaires. Ils sont généralement vendus à des prix plus bas, ce qui attire les populations vulnérables à la recherche de traitements abordables. Cependant, ces produits présentent des risques élevés, car ils peuvent être expirés, contenir des ingrédients inactifs, incorrects ou même toxiques, ce qui entraîne des conséquences graves parfois même fatales sur les patients.
Le commerce parallèle de médicaments
S’il est impossible d’évaluer avec précision l’ampleur du marché clandestin en raison de sa nature occulte, plusieurs indicateurs témoignent d’une évolution préoccupante. Bien qu’il soit difficile d’évaluer avec précision l’ampleur de ce phénomène en raison de son caractère clandestin, les informations recueillies à travers les opérations de contrôle et les signalements des différents partenaires institutionnels montrent que ce trafic tend à se diversifier, notamment à travers le recours croissant aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux
L’Agence observe ainsi une mutation des modes opératoires des trafiquants. Les médicaments et produits de santé illicites ne transitent plus uniquement par les réseaux traditionnels de contrebande. Les réseaux sociaux, les applications de messagerie et les plateformes de commerce électronique sont devenus de véritables vitrines commerciales où les vendeurs promettent des résultats rapides tout en échappant, dans certains cas, aux contrôles.Cette évolution est loin d’être propre en Tunisie. L’Agence nationale du médicament et des produits de Santé (ANMPS) rappelle qu’elle s’inscrit dans une tendance mondiale. Les organisations criminelles exploitent de plus en plus les outils numériques pour commercialiser des médicaments non autorisés, falsifiés ou de provenance inconnue, ne présentant aucune garantie de qualité, de sécurité ou d’efficacité.À l’occasion des 12 Journées Pharmaceutiques du Conseil Régional de l’Ordre des Pharmaciens de l’Ariana (CROPA),
Mehdi Dridi, ancien PDG de la Pharmacie Centrale de Tunisie, est intervenu pour modérer une session scientifique consacrée à la problématique des médicaments de qualité inférieure (substandards) et des médicaments contrefaits / falsifiés. Les échanges avec l’assistance ont porté sur la recrudescence de la circulation de médicaments contrefaits et non conformes aux normes internationales de fabrication, un phénomène qui menace la santé publique et la sécurité sanitaire régionale.L’accent a été mis sur la nécessité d’un contrôle rigoureux de la chaîne d’approvisionnement et sur le rôle central du pharmacien dans la traçabilité et le signalement des produits suspects.La session a souligné l’importance du renforcement du cadre réglementaire et de la collaboration entre les organismes de santé, la Pharmacie Centrale et les pharmaciens d’officine et d’hôpitaux pour garantir la qualité des produits dispensés aux patients.
Dr Sarah Zerei, Assistante hospitalo-universitaire en pharmacologie et cadre supérieur au sein de l’ANMPS (Agence Nationale du Médicament et des Produits de Santé). a indiqué que « tous les continents sont touchés par la falsification de médicaments . Aucun médicament n’est épargné. .15% des médicaments vendus dans le monde sont falsifiés dont 50% en Afrique et en Asie. Les codes –barres peuvent être copiés et dupliqués sur des emballages falsifiés. Certains réseaux criminels utilisent l’IA pour reproduire les emballages authentiques avec une précision redoutable.. L’infrastructure de sérialisation complète reste très coûteuse pour les PME pharmaceutiques. Les réseaux sociaux, nouveau terrain de jeu des trafiquants«Facebook», «Instagram», «TikTok», «WhatsApp» ou encore certaines plateformes de commerce électronique sont devenus des canaux privilégiés pour la vente illicite de médicaments. Les réseaux sociaux, les applications de messagerie, les sites de commerce électronique et certaines plateformes numériques sont aujourd’hui de plus en plus utilisés pour proposer et vendre des médicaments et produits de santé en dehors des circuits légalement autorisés. Face à ces limites, le rôle de l’ANMPS est important dans la prévention, la détection et la lutte contre les produits sous-standards et falsifiés, ainsi que les évolutions de l’horizon réglementaire tunisien dans ce domaine ».
La santé en danger
Les conséquences de l’utilisation de médicaments contrefaits sont graves. Non seulement ces produits sont inefficaces, mais ils peuvent également causer des effets secondaires nocifs ou mortels. Par exemple, l’utilisation de médicaments contrefaits pour traiter des infections graves peut entraîner des résistances aux antibiotiques, aggravant ainsi le problème de la résistance microbienne.De plus, la présence de ces produits sur le marché mine la confiance des patients envers le système de santé. Les pharmaciens, souvent le premier contact du patient, se retrouvent dans une position délicate où ils doivent vérifier méticuleusement l’authenticité des médicaments qu’ils vendent tout en rassurant leurs patients.
Les annonces publiées sur Internet mettent souvent en avant des produits présentés comme des solutions rapides pour prendre du poids, maigrir, développer sa masse musculaire, améliorer les performances physiques ou traiter diverses affections.Le problème est que ces produits échappent totalement au circuit pharmaceutique réglementé. Les opérations de saisie relèvent principalement de la police judiciaire, des services des Douanes et des autorités judiciaires.
Le principal danger réside dans l’absence de garanties entourant ces médicaments. Leur circulation en dehors des circuits officiels favorise la présence de médicaments falsifiés, contrefaits ou de qualité non garantie, susceptibles de contenir des substances dangereuses, des dosages incorrects ou même ,des principes actifs sous-dosés, inexistants (remplacés par de la farine, du plâtre ou de la craie), ou toxiques (ex. antigel, peinture au plomb, solvants).L’OMS et l’ONUDC estiment que les faux antipaludiques et antibiotiques sont responsables de la mort de plus de 100 000 à 500 000 personnes par an (notamment des jeunes enfants touchés par le paludisme ou des pneumonies sévères en Afrique subsaharienne). L’échec répété d’un traitement contrefait détruit la confiance des patients envers le système de santé formel, la vaccination et le personnel médical.Les conséquences peuvent être multiples : absence d’efficacité thérapeutique, aggravation de la maladie, retard de prise en charge ou apparition d’effets indésirables parfois sévères. À cela s’ajoutent les conditions de transport et de stockage. La rupture de la chaîne du froid, l’exposition à une chaleur excessive, à l’humidité ou à la lumière peuvent altérer la stabilité des médicaments et réduire leur efficacité. Dans certains cas, cette dégradation peut même entraîner la formation de substances potentiellement toxiques.
Une mobilisation coordonnée contre les circuits illicites
En Tunisie, la lutte contre les médicaments falsifiés et les circuits illégaux de distribution constitue un enjeu majeur de santé publique et de sécurité nationale. Face à la montée du commerce informel, du marché noir et des ventes non régulées sur internet ou les réseaux sociaux, les autorités tunisiennes ont renforcé leur coordination interinstitutionnelle.Mettre fin aux ventes illégales de médicaments est une priorité pour éviter les risques pour les consommateurs et assurer que chaque médicament soit prescrit et délivré de manière sécurisé.Pour contrer ces réseaux informels, la Tunisie s’appuie sur une stratégie multi-acteurs avec le renforcement de la traçabilité se renforce et le déploiement de dispositifs de contrôle automatisés et de suivi des lots (de la fabrication/importation jusqu’à la dispensation en pharmacie) pour garantir l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement.
Sarra Zerei a également abordé les perspectives de renforcement du système de contrôle et de surveillance, notamment à travers une meilleure coordination entre les différents acteurs concernés, précisant que l’Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANMPS) a mis en place d’un dispositif officiel permettant aux citoyens et aux professionnels de signaler les médicaments et les produits de santé suspects ou contrefaits présentant un emballage inhabituel, un aspect anormal, des effets inattendus après utilisation, ou ceux vendus en dehors des circuits officiels ou à des prix suspects.Deux catégories sont concernées, en l’occurrence les produits non conformes aux normes, notamment des médicaments autorisés mais ne respectant pas les exigences de qualité, et les produits falsifiés ou contrefaits.Les signalements peuvent être effectués via un formulaire électronique sur le site officiel de l’Agence, par e-mail à l’adresse dpm@rns.tn ou par dépôt d’un dossier auprès du bureau d’ordre du ministère de la SantéLes signalements peuvent être anonymes et la confidentialité des données est garantie.L’Agence invite les citoyens à fournir, dans la mesure du possible, le nom du produit, son dosage, son numéro de lot, sa date d’expiration et des photos de l’emballage.Une attention particulière a été accordée aux opportunités offertes par l’intelligence artificielle (IA), notamment pour renforcer la détection des anomalies, l’analyse des données, la surveillance du marché et l’identification précoce des risques liés aux produits sous-standard et falsifiés. Ceci sans oublier les campagnes d’information incitant les citoyens à s’approvisionner exclusivement auprès du réseau officiel des pharmacies d’officine et des structures de santé publiques/privées agréées.
Dr Thouraya Ennaifer, secrétaire générale du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens de Tunisie (CNOPT), a émis de fermes alertes concernant l’introduction et la prolifération de médicaments contrefaits et issus de circuits parallèles en Tunisie. Elle a fermement mis en garde contre l’achat de produits de santé sur internet. De nombreux médicaments falsifiés ou non autorisés circulent activement sur les réseaux sociaux en échappant à tout contrôle réglementaire. Ces médicaments entrent illégalement sur le territoire national sans passer par la Pharmacie Centrale de Tunisie. Ils ne subissent donc aucun test de conformité ou de sécurité sanitaire. Le CNOPT rappelle régulièrement que la consommation de ces traitements d’origine inconnue présente des risques mortels ou d’inefficacité thérapeutique grave en raison de dosages incorrects ou de substances toxiques.Elle réaffirme de manière constante que les seules sources d’approvisionnement fiables et totalement sécurisées restent les officines de pharmacie légales et les structures hospitalières agréée
Kamel Bouaouina
